La métamorphose de l’homme par le non-agir et l’observation de l’ordre cosmique 14/14
De tout temps, et en tout lieu, l’homme a aspiré à une vie meilleure, ici-bas*. Non content de se satisfaire des seuls plaisirs terrestres que lui prodigue son environnement immédiat, le monde des sens, cette aspiration que d’aucuns nommeront quête de sagesse, vie intérieure, divine et/ou contemplative peut prendre des formes très différentes, et parfois même contradictoires, entre l’Orient et l’Occident. Prier, méditer, pratiquer des initiations, offrandes ou invocations : pour quelles finalités, quel but concret ?
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Une démarche tantôt active (initiatique) que passive (religieuse). Volontaire ou coutumière.


Perfectionnement de soi ou déification de l’homme : Orient et Occident n’empruntent pas une route commune bien que la destination soit analogue.
Françoise Bonardel clôt dans ce quatorzième volet son séminaire « Initiation, transmission, rites de passage et figures de passeurs de l’Antiquité à nos jours ».
A travers différents exemples issus des traditions bouddhiste (éveil et réalisation), taoïste (lâcher-prise) et chrétienne orthodoxe (théosis , déification de l’être) elle se propose de synthétiser les réponses possibles à la question suivante **:
à quoi reconnait-on « un initié » ?
A une époque comme la nôtre ou « devenir Soi » côtoie les rives inquiétantes du « devenir Dieu » proposé par le transhumanisme, Françoise Bonardel met en avant le caractère traditionnel, immuable, éprouvé par le Temps d’une telle promesse.
Une promesse à la fois spirituelle, initiatique et universelle, et qui propose à chacun d’entre nous de « sortir de notre gangue égotique », « affiner notre discernement », « gagner en conscientisation et humanisation ».
A l’heure actuelle, où un certain état d’esprit moderne tend à rejeter, voire railler, l’héritage que nos anciens nous ont laissé, pour Françoise Bonardel de conclure : « les anciens n’étaient pas plus crédules que nous, ils étaient juste plus confiants dans les pouvoirs de l’être humain, au service du supra humain »…
* on doit cette expression à Sophocle
** en précisant que cette interrogation relève plus de la pensée occidentale, le terme d'« initié » étant quasiment absent en Extrême-Orient.
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Pour rappel, films déjà disponibles du séminaire « Initiation, transmission, transformation, rites de passage et figures de passeurs de l’Antiquité à nos jours » :
Volet 1 : Initiation, transmission, transformation : introduction au séminaire de Vézelay
Volet 2 : L'initiation, une transformation intérieure sélective, ou élective ?
Volet 3 : Le voyage initiatique, une quête vers son Orient intérieur
volet 4 : Prolégomènes à la vie divine
volet 5 : Qu’est-ce qu’une Initiation traditionnelle ?
volet 6 : Mithra, un lien secret avec le Soleil
volet 7 : Hermès et Thot comme figures de passeurs
volet 8 : Anubis et Saint Christophe, figures de passeurs
volet 9 : La dialectique du Héros et de l’Initié - (Les épreuves 1/2)
volet 10 : Les Hymnes Homériques à Déméter, archétype de l’Initiation - (Les épreuves 2/2)
volet 11 : Gratitude (et ingratitude) des Grecs à l’endroit des Egyptiens - (Tradition et Transmission 1/2)
volet 12 : Gratitude et ingratitude des chrétiens à l’égard des gnostiques, et des païens - (Tradition et Transmission 2/2)
volet 13 : L’art de la rectitude par le discernement du Cœur - (Transformation 1/2)
volet 14 : La métamorphose de l’homme par le non-agir et l’observation de l’ordre cosmique - (Transformation 2/2)
Remerciements à Lorant et Francette Hécquet (librairie L’Or des Etoiles de Vézelay) pour leur accueil et organisation.
Extrait de la vidéo
En tout cas, dans cette perspective-là, n'est-ce pas, il y a des textes de Joachim en particulier, la liberté naturelle de l'esprit, que je cite volontiers, je vais vous en citer un passage, eh bien, qui disent, qui ironisent sur les imbéciles qui s'épuisent à vouloir corriger le système. Et bien, il y a un autre texte de Joachim, c'est-à-dire la liberté naturelle de l'esprit, qui disent, qui ironisent sur les imbéciles qui s'épuisent à vouloir corriger le ciel, n'est-ce pas ?
Le ciel est pur, le ciel est limpide, c'est vous qui avez mis des nuages, ou qui avez projeté sous forme de nuages vos illusions égotiques, etc., ou même votre désir de perfection. Vous voulez tellement être parfait, tellement vous transformer, etc. Alors, c'est pour ça que je termine ce cycle là-dessus. C'est parce que là, le bouddhisme décape.
Il vous dit, très bien, tout ce que vous avez fait, ce n'est pas inutile, à condition que vous ne vous preniez pas au jeu. Mais au bout du compte, allez, tout ça, ça disparaît. C'était des édifices, c'était des échafaudages, en quelque sorte, simplement pour vous permettre de découvrir que le ciel a toujours été bleu. Que la nature de Bouddha est incorruptible.
Qu'il n'y a rien à transformer. Et de ce point de vue-là, l'enseignement du bouddhisme est évidemment de tous le plus décapant, au point qu'on ne peut même plus parler de transfiguration. Parce qu'il n'y a même plus de forme, n'est-ce pas ? Il n'y a pas une forme qui est tout d'un coup auréolée d'une magnifique lumière blanche.
La nature de l'esprit, écrit Longchenpa, échappe depuis toujours à l'accomplissement comme à la dissolution. C'est un état naturel où nul antidote, correcteur, n'est utile. Donc on est au-delà de la transmutation, au-delà de la transfiguration, on est dans laisser-être, le non-agir. Et le Dzogchen, de ce point de vue-là, rejoint tout à fait le taoïsme.
Je relève par exemple chez Lao Tzu, dans le Tao Te Ching, chapitre 47, Lao Tzu disant de l'initié, enfin j'ai trouvé le mot initié, mais c'est la traduction des tiambles, donc je ne sais pas si ça correspond au terme chinois, je ne sais pas s'il y a des sinologues parmi vous, mais le mot initié est employé. C'est pour ça que j'ai sauté dessus, parce que c'est bien pour nous, mais je ne suis pas sûre que le terme chinois soit initié.
Alors, voilà ce que Lao Tzu dit de l'initié, « Sans passer sa porte, il connaît le monde. Sans regarder par sa fenêtre, il voit l'ordre du ciel. Car le plus on voyage, et le moins on connaît. C'est pour cela que l'initié arrive sans partir et voit sans regarder.
Sans agir, il fait tout. » Ça, c'est vraiment la formulation la plus radicale, n'est-ce pas, de ce qu'on appelle le vouveille, le non-agir, mais en précisant bien qu'il s'agit là d'une activité non-active, c'est-à-dire qu'en fait, il y a quelque chose qui agit quand même, mais on n'est pas dans l'action délibérée. Il y a quelque chose qui agit, mais ce n'est pas le moi qui est le moteur de cette action.
Voilà, donc là, si vous voulez, à ce stade, je pense qu'on est dans la blancheur, il n'y a plus rien à transformer, etc. Mais je crois que c'était quand même intéressant ou important de récapituler ces différentes possibilités de transformation et le fait que de l'une à l'autre, ça renvoyait à des notions d'initiation qui n'étaient pas tout à fait les mêmes et d'autre part à une espèce d'épuration ultime au terme de laquelle la notion même de transformation disparaît.
Ce n'est pas un jeu de l'esprit simplement, c'est ce qui nous invite à nous interroger, si vous voulez, sur le fait que s'engager dans un processus de transformation comporte forcément un but, mais que donc le but ultime, qui est une forme ou une autre de transformation, mais que nous devons rester attentifs au fait que ce but, s'il est trop voulu, délibéré, recherché, codifié, peut finir par annuler le processus.
Et qu'à un moment donné, il faut que le non-agir prenne le relais pour que ce processus ne s'annule pas lui-même. Je crois que c'est ce qu'on peut tirer comme enseignement de cet examen de diverses figures de la transformation. Est-ce que la voie sèche alchimiste, ça correspondrait à la radicalisation ? On peut dire que c'est ce qui s'en rapproche le plus.
Mais enfin, l'alchimie n'est pas concevable sans l'idée de transformation. Parce qu'on dit que la voie sèche c'est dangereux, on ne peut pas la pratiquer. Oui, parce que c'est une voie rapide, mais le Dzogchen aussi c'est dangereux. Puis c'est l'objet aussi de malentendus, parce que vous comprenez, le non-agir c'est séduisant aussi.
Je m'assois, je ne fais rien, et puis ça va se passer. Non, vous avez bien compris que c'est très spécial comme non-agir. C'est une disposition d'esprit qui permet au Tao d'agir à votre place. Dans le Taoïsme, c'est le Tao qui agit.
Dans le Bouddhisme, c'est la nature de Bouddha qui agit, s'il y a quelque chose à corriger. Mais ce n'est pas la passivité béate. C'est pour ça que le philosophe Jean Grenier, qu'on ne lit plus non plus, mais qui a été un des premiers à traduire des textes taoïstes, quand il traduit par chiétisme, qui est un terme chrétien, ça ne va pas du tout. Le non-agir taoïste, ce n'est pas du chiétisme, qui est la recherche, en contexte chrétien, d'une certaine quiétude de l'esprit, d'un repos de l'esprit.
Ce n'est pas le même contexte. Donc ça, c'est un peu risqué. Je crois qu'il y a une similitude, effectivement. Vous savez, Simone Veil, dans sa courte vie, avait énormément lu, on le voit dans ses carnets à la fin, elle accumule les lectures, n'est-ce pas ?
Elle avait lu l'hermétisme, elle avait lu des textes taoïstes, elle était très férue d'hindouisme. Elle a côtoyé Domal à une certaine époque, elle a rencontré Domal, Lanzadelle Vasto aussi, etc. Et ça rejoint ce que Simone Veil nommait aussi le processus de décréation. C'est-à-dire qu'elle empruntait à mettre écarte, d'ailleurs.
C'est-à-dire que, d'après elle, c'est ce qu'elle exprime dans La pesanteur et la grâce, enfin dans le livre qui a été fait à partir de ses cahiers et publié sous le titre La pesanteur et la grâce, elle montre que la vie mystique, c'est un processus de décréation de la créature. C'est la créature qui renonce à son état de créature pour laisser le divin l'habiter. La décréation, c'est une notion extrêmement forte dans la pensée de Simone Veil.
Je pense qu'il est clair pour tout le monde, je le souhaite en tout cas, qu'il est clair pour tout le monde que la finalité de l'initiation, selon les traditions que nous avons parcourues, et en particulier chez les Grecs, c'est à la fois d'assurer à l'homme une vie meilleure