Gratitude et ingratitude des chrétiens à l’égard des gnostiques, et des païens 12/14

Archè signifie en grec « principe premier ». Si un certain état d’esprit moderne, matérialiste et rationaliste, apposera derrière ce mot les valeurs de désuétude, d’archaïsme ou de contrainte, au contraire, l’amoureux de la sagesse y verra là « une source d’inspiration permanente », féconde et intarissable. Car ce philosophe a compris que « s’inscrire dans une continuité » est le préalable « pour se réaliser ». La Tradition perçue ici comme une voie d’épanouissement, d'ouverture, et cela tant sur un plan personnel que collectif.

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Cette démarche, cette exigence, constitue pour Françoise Bonardel un repère indispensable qui permet de séparer les histrions des vrais sages. Les sophistes (« l’art de convaincre sans avoir raison ») des vrais philosophes, en pratique. 

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Une vraie tradition bourgeonne en permanence, et donne toujours des fruits authentiques

Dans ce second volet « Tradition, Transmission 2/2» (le précédent volet abordait l’héritage des Grecs à l’endroit des Egyptiens) Françoise Bonardel se rapproche de la Gaule, et nous expose comment le christianisme primitif s’est progressivement latinisé et politisé. Comment d’un message de « pur amour » fidèle aux paroles rapportées du Christ, il s’est transformé en instrument de domination, aux antipodes des usages et mentalités gnostiques, et païennes.

Si Vincent de Lérins, ex gaulois devenu moine chrétien au Ve siècle (un monastère est toujours présent en face de la baie de Cannes, 06, sur l'île de Lérins) écrivait dans son célèbre Commonitorium (434) : « il faut veiller avec le plus grand soin à tenir pour vrai ce qui a été cru partout, toujours et par tous » ; ceux qui l’ont suivi : Tertullien, Saint-Iréné de Lyon, et tant d’autres, ont-ils fait preuve de la même mansuétude à l’égard de l’Autre, qu’il soit gnostique ou païen ?

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* Pour rappel, films déjà disponibles du séminaire de Vézelay « Initiation, transmission, rites de passage et figures de passeurs de l’Antiquité à nos jours » :

Volet 1 : Initiation, transmission, transformation : introduction au séminaire de Vézelay
Volet 2 : L'initiation, une transformation intérieure sélective, ou élective ?
Volet 3 : Le voyage initiatique, une quête vers son Orient intérieur
volet 4 : Prolégomènes à la vie divine
volet 5 : Qu’est-ce qu’une Initiation traditionnelle ?
volet 6 : Mithra, un lien secret avec le Soleil
volet 7 : Hermès et Thot comme figures de passeurs
volet 8 : Anubis et Saint Christophe, figures de passeurs
volet 9 : La dialectique du Héros et de l’Initié - (Les épreuves 1/2)
volet 10 : Les Hymnes Homériques à Déméter, archétype de l’Initiation  - (Les épreuves 2/2)
volet 11 : Gratitude (et ingratitude) des Grecs à l’endroit des Egyptiens - (Tradition et Transmission 1/2)
volet 12 : Gratitude et ingratitude des chrétiens à l’égard des gnostiques, et des païens - (Tradition et Transmission 2/2)
volet 13 : L’art de la rectitude par le discernement du Cœur - (Transformation 1/2)
volet 14 : La métamorphose de l’homme par le non-agir et l’observation de l’ordre cosmique - (Transformation 2/2)

Remerciements à Lorant et Francette Hécquet (librairie L’Or des Etoiles de Vézelay) pour leur accueil et organisation.

Extrait de la vidéo

Je voudrais me livrer à quelques considérations sur la notion même de tradition, en tant que vecteur de transmission, et puis garder la dernière partie de la matinée pour cette question justement de la constitution de la tradition chrétienne, du rapport aux païens, du rapport augnostique. Alors la tradition, j'en ai déjà dit pas mal, quant au rapport, je le rappelle simplement sans y revenir, du rapport tradition-transmission.

La question qui se pose évidemment, et qui est déjà présente dans ce que je viens de dire, c'est de savoir si une tradition, sachant que par tradition on entend aussi transmission, si une tradition c'est un ensemble de savoirs figés, de modes de vie codifiés, de règles et d'interdits bien définis, d'après ce que j'ai dit précédemment, nous fait regarder plutôt du côté du traditionnalisme, ou bien si une tradition c'est une source d'inspiration permanente, invitant chaque être humain à se situer dans une continuité pour mieux se réaliser.

Et tout oppose, dans cette perspective, l'esprit moderne qui est porté à ne voir dans la tradition qu'un ensemble de contraintes plus ou moins arbitraires, de préjugés, tout sépare l'esprit moderne, donc du point de vue traditionnel, entre guillemets, et je ne dis pas traditionnaliste, selon lequel la tradition est la matrice de tout comportement humain. C'est ce que porte le mythe aussi. La matrice de tout comportement humain est, plus encore, de ce qui fait depuis la nuit des temps, consensus.

Le fameux consensus gentium, n'est-ce pas, auquel font référence les latins. Et évidemment, je ne peux pas ne pas citer la fameuse formule de Vincent de Lérince du 5e siècle, qui dit, il faut veiller soyeusement à s'en tenir à ce qui a été cru partout, toujours et par tous. C'est ça le consensus qui est censé incarner une tradition. Plutôt que de définir la tradition par la transmission, parce que nous nous rendons bien compte que là, il y a une espèce de cercle vicieux dont nous n'arrivons pas toujours à nous sortir, il faudrait peut-être chercher à comprendre ce qui fonde une tradition, ce qui la fonde et ce qui a permis aux sociétés dites traditionnelles de perdurer, ou en tout cas de perdurer au moins jusqu'au temps moderne, qui lui ont assuré une continuité.

Alors, j'emprunte à un philosophe contemporain qui s'appelle Gadamer, Hans-Georges Gadamer, cette réflexion qui me paraît extrêmement intéressante. Il dit, ce que nous désignons précisément par le terme de tradition, et vous voyez que ça rejoint Platon, c'est le fait de s'imposer sans avoir été préalablement fondé en raison. On pourrait dire aussi fondé historiquement. Et ça, je pense que ça nous ramène au cœur du sujet.

Parce que tradition-transmission, c'est bien joli, mais si vous voulez, l'un renvoie à l'autre et on ne sait pas néanmoins quelles sont les modalités de transmission, pour transmettre quoi, etc. C'est un module, mais il faut en sortir. Donc, cette réflexion me semble très profonde. Une tradition, c'est une autorité incontestable.

Enfin, du moins jusqu'à un certain point. C'est une autorité incontestable et incontestée. C'est une autorité. C'est ce qui fait autorité.

Et l'autorité en tant que telle n'a pas nécessairement besoin d'être fondée en raison ou historiquement. Et ça, ça décoiffe, ça gêne quelque part. Parce que nous disons, mais alors, c'est de l'arbitraire. Eh bien non, ce n'est pas de l'arbitraire.

Enfin, ça peut l'être, évidemment, mais ça, c'est une dérive. Ça veut dire simplement qu'au fond, cette autorité constituerait bien un préjugé. Un préjugé, quelque chose d'avant le jugement. Mais un préjugé, au sens propre du terme donc, car sans fondement rationnel, sans fondement historique, mais digne d'être respecté.

C'est ça le paradoxe. Ce serait digne d'être respecté. Et pourquoi ? Parce que ce préjugé serait porteur d'une vision, d'une révélation, d'un savoir qui serait indispensable à la survie de l'humanité.

Ce ne serait pas un savoir accessoire. Ce serait un savoir fondamental. Et c'est bien pour cela que toutes les traditions, finalement, font référence à ce même noyau. Ce serait en fait quelque chose de pas négociable.

Sans quoi les sociétés humaines ne pourraient pas se perpétuer. Et ne pourraient pas acquérir une consistance suffisante. Et je me demande si nous ne sommes pas en train d'expérimenter le contraire. C'est-à-dire d'expérimenter une société qui aurait délibérément écarté tout ça.

Et qui prétendrait pouvoir se perpétuer sur d'autres bases qui auraient définitivement largué ce dépôt traditionnel. Donc si vous voulez, moi j'envisage moins la tradition comme ce qui a toujours été reconnu par tous, etc. C'est-à-dire sous la forme de l'autorité contraignante. Et on retrouve ça même chez Guénon, et surtout chez Guénon.

Parce que la tradition est porteuse de la parole primordiale, etc. Mais comme le fait que cette autorité, qui est en soi un préjugé, qui peut choquer la raison, qui peut nous heurter à première vue, et bien serait porteuse d'un noyau non négociable sans lequel les collectivités humaines ne pourraient pas perdurer, ne pourraient rien transmettre, et finalement seraient condamnées à une espèce de mort annoncée, de mort quasiment inévitable.

Donc, cette autorité serait perçue par les modernes comme illégitime, contraignante, car sans fondement rationnel. Alors que les hommes des sociétés dites primitives ou traditionnelles voyaient là la preuve justement que la tradition s'enracine dans un fondement non humain.

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