Prolégomènes à la vie divine 4/14
Après l’introduction (Volet 1), la transformation (Volet 2), le voyage (Volet 3), Françoise Bonardel étudie ici la place et le rôle de l’Âme dans cette tentative d’accès au divin. L’Âme étant considérée comme médiatrice, d’essence féminine, entre le Corps et l’Esprit, et comme un vecteur essentiel pour développer son intériorité. Cette « zone médiane » favorise, dans une perspective jungienne, une connexion durable et profonde avec son Inconscient, et permet de se reconnecter aux grands Archétypes….
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Selon Jung, justement, l’Occident a été marqué par un excès d’extraversion. C’est à dire que toute son énergie, il l’a orientée « en dehors de lui », « à la conquête des mondes extérieurs ». Par voie de conséquence, il s’est coupé de son pôle intérieur, introspectif : « il a laissé son Âme en friche »… Une friche aride où « le désenchantement règne », où « l’on défie son corps » et où « le divin est relégué aux calendes grecques.. »


« Seule guérit la plaie l’arme qui la fit » (Wagner dans Parsifal)
Hölderlin, Jung, Corbin, Eliade, Guénon, Artaud, Cioran: nombreux furent les penseurs à rechercher ce « Graal » dont les occidentaux ont tant besoin et qui pourrait les extraire de cette spirale mauribonde.
Si certains d’entre eux ont affirmé que le salut de l’Occident ne pouvait venir que depuis « là où le soleil se lève », l’Orient, Françoise Bonardel nous invite au contraire à suivre l’adage wagnérien selon lequel : là où est le péril, là est la solution… .
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* Pour rappel, films déjà disponibles du séminaire de Vézelay « Initiation, transmission, rites de passage et figures de passeurs de l’Antiquité à nos jours » :
Volet 1 : Initiation, transmission, transformation : introduction au séminaire de Vézelay
Volet 2 : L'initiation, une transformation intérieure sélective, ou élective ?
Volet 3 : Le voyage initiatique, une quête vers son Orient intérieur
volet 4 : Prolégomènes à la vie divine
volet 5 : Qu’est-ce qu’une Initiation traditionnelle ?
volet 6 : Mithra, un lien secret avec le Soleil
volet 7 : Hermès et Thot comme figures de passeurs
volet 8 : Anubis et Saint Christophe, figures de passeurs
volet 9 : La dialectique du Héros et de l’Initié - (Les épreuves 1/2)
volet 10 : Les Hymnes Homériques à Déméter, archétype de l’Initiation - (Les épreuves 2/2)
volet 11 : Gratitude (et ingratitude) des Grecs à l’endroit des Egyptiens - (Tradition et Transmission 1/2)
volet 12 : Gratitude et ingratitude des chrétiens à l’égard des gnostiques, et des païens - (Tradition et Transmission 2/2)
volet 13 : L’art de la rectitude par le discernement du Cœur - (Transformation 1/2)
volet 14 : La métamorphose de l’homme par le non-agir et l’observation de l’ordre cosmique - (Transformation 2/2)
Remerciements à Lorant et Francette Hécquet (librairie L’Or des Etoiles de Vézelay) pour leur accueil et organisation.
Un questionnement qui restera donc au cœur-même du monde chrétien et tentera d’examiner pourquoi « tout ce qui relevait avant de l’initiatique, de l’intime, s’est transformé en simples sacrements », et ouvrira les perspectives possibles afin de faire grandir, en nous, « ce potentiel d’introversion » qui depuis bien trop longtemps nous a été retiré...
Extrait de la vidéo
Je voudrais comparer rapidement le point de vue de Jung et de Guénon, justement, que je prends un peu là comme prototype, d'attitudes très caractéristiques. Vous poserez des questions ensuite si vous le souhaitez. Dans la perspective guénonienne, qui me paraît absolument incontournable par rapport à notre question, nous assistons à une opposition radicale Orient et Occident. Un des premiers livres de Guénon s'intitule d'ailleurs « Orient et Occident ».
C'est un livre qui avait beaucoup marqué Antonin Artaud. L'Occident est aux yeux de Guénon synonyme de monde moderne. C'est l'Occident qui a inventé le monde moderne, si on peut dire. Et donc, la mentalité anti-traditionnelle, je me répète, mais avec Guénon on est presque obligé de se répéter, tandis que l'Orient est censé...
et alors là, chez Guénon, ce n'est pas simplement l'Orient intérieur, c'est l'Orient indien en particulier. C'est le Védanta. Un des livres de Guénon, c'est l'homme et son devenir selon le Védanta. Donc c'est la tradition indienne en particulier.
L'Orient est censé être le conservatoire de la tradition primordiale. Je dirais que c'est la thèse de Guénon dans sa radicalité, comme toujours, et qui a porté Guénon d'abord vers l'Orient indien, à s'intéresser à l'Inde, à écrire deux livres majeurs d'ailleurs sur l'Inde, contestés par les indianistes d'ailleurs, mais enfin... et puis en se tourner ensuite vers le Caire, donc vers l'Islam, qui est une autre forme de l'Orient.
Donc on peut dire que par sa conversion, a assumé jusqu'au bout cette certitude qu'il y avait une tradition primordiale encore vivante, en Orient, dans un Orient géographique et pas seulement spirituel. Alors on peut le dire, oui, il a pour partie raison, et il est vrai qu'aujourd'hui encore, même avec la modernisation galopante de l'Inde du Nord, l'Inde du Sud reste un conservatoire de la tradition védique.
Encore dans les temples d'Inde du Sud, des scènes absolument identiques à ce qui est décrit dans les Vedas. C'est très impressionnant d'ailleurs. On est 4000 ans en arrière. Le ritualisme a, si vous voulez, préservé, et c'est là où on comprend aussi ce que c'est que le sens d'une tradition.
Alors, je n'en dirai pas plus sur le point de vue des noms, je vais en dire quelques mots de la perspective jungienne, qui me paraît très intéressante. C'est que Jung considérait que d'un point de vue psychologique, c'est-à-dire de l'expérience intérieure, toujours en lien avec l'inconscient, considérait que l'Orient était marqué par l'introversion, et l'Occident par l'extraversion. Ce sont deux attitudes fondamentales sur lesquelles Jung a d'ailleurs beaucoup travaillé dans les années 20, entre 20 et 30, en même temps qu'il élaborait les types psychologiques.
Introversion, extraversion. Ça voudrait dire que les Orientaux, et en particulier les Indiens, mais pas seulement, seraient restés, de par leur introversion, beaucoup plus connectés à leur inconscient que les Occidentaux. Donc, beaucoup plus proches des grandes images primordiales que sont les archétypes, beaucoup plus ouverts à l'expérience visionnaire, à la pratique de l'imagination active, etc. Ils auraient gardé un lien profond avec leur inconscient.
C'est la traduction en langage junguien. Les Occidentaux, extravertis, se seraient tournés vers la conquête du monde extérieur, et auraient, comme dit Jung, laissé leur âme en friche. C'est loin d'être faux. Globalement, si vous voulez, je crois qu'on peut accepter ce schème, même s'il est un peu simpliste.
Et surtout, depuis quelques années, quelques décennies, où l'Orient s'est modernisé à une cadence accélérée. Mais il comporte un fond de vérité. C'est-à-dire que l'homme occidental est tourné vers le monde extérieur, vers sa conquête, vers sa domination, vers son exploitation, et s'est détourné de son inconscient. Je pense que là c'est un fait historique.
C'est le fait que, à l'époque où écrit Jung, donc dans la première moitié du XXe siècle, Jung, mais Freud aussi, et la plupart des grands explorateurs de l'inconscient, eh bien on découvre effectivement à quel point l'homme occidental est malade. Malade en raison de cette rupture avec les profondeurs de l'inconscient. Donc, dirait Jung, avec son Orient, si vous voulez. Au fond, il n'est pas si loin de Corbin avec un autre langage.
Pour lui, l'Orient c'est l'inconscient. C'est ce pôle intérieur dont nous nous sommes détournés à force d'extraversion. Je pense que c'est presque indiscutable ça. Donc nous avons perdu le contact avec notre âme, nous ne savons plus qui nous sommes profondément, etc.
C'est des thèmes que Jung a abondamment développés. Donc ce qui veut dire aussi qu'une redécouverte s'impose qui va prendre plus ou moins la forme d'un voyage en Orient. Puisque se tourner vers son inconscient, c'est se tourner vers son Orient intérieur. Vous voyez que c'est très proche de chez Corbin mais sur des bases différentes.
Les bases de Jung sont toujours empiriques. C'est celle d'un observateur, d'un clinicien, etc. Alors que Corbin est un métaphysicien, voire parfois théologien. Donc, à partir de là, ce voyage en Orient dont il y a de nombreuses traces dans le Livre Rouge, il y a de nombreux passages où incontestablement nous sommes en Orient.
Par les dessins que Jung propose, par les thèmes qu'il développe, par la thématique du désert aussi, qui est une thématique beaucoup plus orientale qu'occidentale. Le passage obligé par le désert, par le dénuement, etc. Mais alors, la résolution, je dirais, que propose Jung est très différente. Très différente de celle de Corbin et a fortiori de celle de Guénon.
A savoir que Jung lui-même a beaucoup voyagé. Énormément voyagé. Pour quelqu'un de son époque, c'est tout à fait exceptionnel. Il a séjourné en Afrique pendant plusieurs mois.