Gratitude (et ingratitude) des Grecs à l’endroit des Egyptiens 11/14
L’instruction n’est que réminiscence nous disait Platon dans le Ménon, au IVème siècle avant notre ère... Mais au fait, dans quel pays était-il allé chercher ses enseignements ? Certains hommes placent le bref passage qu’il leur est donné de vivre ici-bas sous le sceau de la rupture : ils ne conçoivent pas de dette particulière à l’endroit de leurs géniteurs, et les questionnements de leurs anciens ne revêtissent pour eux plus aucune espèce d’intérêt. Certains commentateurs ont qualifié ce type de pensée « d’ingratitude moderne ». Attention, cette modernité ne date pas d’hier !
abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
Il est au contraire d’autres hommes, un peu plus humbles et réalistes, qui tentent de mettre à profit – et de revivifier à la façon de leur temps – les questions qui animaient, et parfois tourmentaient, l’âme de leurs ancêtres …Ils cherchent ce que, eux-aussi, cherchaient, tout simplement.


Le panthéon et symbolisme égyptien : un héritage d’une richesse inouïe, précédé d’aucun testament. Quoique…
Françoise Bonardel s’interroge ici sur les analogies et dissemblances de la pensée grecque et égyptienne. S’il l’une a succédé à l’autre : quelle filiation constate-t-on ? Sommes nous en présence de legs culturels, ou d’influences ?
En se basant principalement sur la période de l’empereur stoïcien Marc Aurèle, et les écrits de Platon, Françoise Bonardel dresse ici un tableau inédit d’une rare intensité : perte du rapport poétique au Monde, éloignement des Dieux et donc de la Sagesse, irruption de la logique et de son souci historiographique....
En filigrane de cet exposé repose la conscience de notre antériorité et l’existence de deux mémoires, l’une courte, grecque, et une autre longue. Egyptienne, vous l'aurez compris….
------------------
* Pour rappel, films déjà disponibles du séminaire de Vézelay « Initiation, transmission, rites de passage et figures de passeurs de l’Antiquité à nos jours » :
Volet 1 : Initiation, transmission, transformation : introduction au séminaire de Vézelay
Volet 2 : L'initiation, une transformation intérieure sélective, ou élective ?
Volet 3 : Le voyage initiatique, une quête vers son Orient intérieur
volet 4 : Prolégomènes à la vie divine
volet 5 : Qu’est-ce qu’une Initiation traditionnelle ?
volet 6 : Mithra, un lien secret avec le Soleil
volet 7 : Hermès et Thot comme figures de passeurs
volet 8 : Anubis et Saint Christophe, figures de passeurs
volet 9 : La dialectique du Héros et de l’Initié - (Les épreuves 1/2)
volet 10 : Les Hymnes Homériques à Déméter, archétype de l’Initiation - (Les épreuves 2/2)
volet 11 : Gratitude (et ingratitude) des Grecs à l’endroit des Egyptiens - (Tradition et Transmission 1/2)
volet 12 : Gratitude et ingratitude des chrétiens à l’égard des gnostiques, et des païens - (Tradition et Transmission 2/2)
volet 13 : L’art de la rectitude par le discernement du Cœur - (Transformation 1/2)
volet 14 : La métamorphose de l’homme par le non-agir et l’observation de l’ordre cosmique - (Transformation 2/2)
Remerciements à Lorant et Francette Hécquet (librairie L’Or des Etoiles de Vézelay) pour leur accueil et organisation.
Extrait de la vidéo
Et puis, ce dont nous allons parler aujourd'hui à propos du rapport tradition-transmission, dans la mesure où justement je ferai référence à cette question qui a été posée par Platon en particulier, à savoir celle de la dette des Grecs à l'endroit des Égyptiens. Et toute la séance sera placée, je dirais, sous cette inspiration, c'est-à-dire cette réflexion sur ce que l'on doit à ceux qui nous ont précédés, comme étant le vecteur de la notion même de transmission.
Donc, nous allons recentrer aujourd'hui, ce matin, la réflexion sur le rapport transmission-tradition. Puisque j'ai déjà dit hier, je crois que le mot latin pour tradition, trado, tradere ou traditio, eh bien, veut dire transmettre. Autant dire qu'il y aurait, entre la tradition et la transmission, un lien intrinsèque. Ce qui ne veut pas dire, évidemment, et le monde moderne en est le témoignage, que toute transmission soit d'ordre traditionnel.
Mais je pense que si les sociétés modernes vivent une telle crise de la transmission, c'est aussi parce qu'elles ont délibérément coupé les ponts avec toute forme de tradition. Donc, cette réflexion va nous permettre aussi d'approfondir, de mieux comprendre ce qui sépare, effectivement, la mentalité moderne de l'esprit traditionnel. Donc, la première question, je crois qu'il faut se poser, c'est est-ce que l'on peut transmettre, puisqu'au fond, je le précise, ce dont nous avons parlé hier, c'est-à-dire que l'initiation suppose, et je l'ai dit en répondant, je crois, à une question, qu'une tradition permette l'initiation.
Il n'y a pas d'initiation dans un contexte traditionnel qui ne soit supportée, ancrée dans une tradition. Mais le propre de l'initiation, c'est aussi de donner à l'initié la capacité de transmettre à son tour. Il ne va pas garder ça pour lui, simplement, comme un trésor caché. Dans l'esprit des transmissions traditionnelles et des initiations traditionnelles, eh bien, l'initié est en mesure de transmettre à son tour, donc de prendre le relais.
Il s'agit d'un passage de témoin, si on peut dire, entre plusieurs générations ou bien dans une chaîne d'initiés. Donc, la question, c'est, est-ce que l'on peut, à son tour, transmettre si l'on n'a pas conscience de ce qu'on a reçu, de ce à partir de quoi on s'est soi-même construit ? Donc, je pense que c'est une question vraiment importante, et j'ai choisi pour l'illustrer un exemple auquel je reviens pour ma part souvent, parce que je le trouve tout à fait exceptionnel aussi.
Je veux parler, et vous avez le texte dans son intégralité, que je ne lirai pas, évidemment, parce qu'il est trop long, le texte de la première, du livre 1, des pensées de Marc Aurel, Marc Aurel qui était donc à la fois un grand philosophe stoïcien et puis un empereur, l'empereur. Et alors, ce que je trouve tout à fait extraordinaire, au début, les pensées de Marc Aurel, c'est qu'avant même d'exposer quelles sont ses pensées à lui, eh bien, il se lance dans une énumération qui peut nous paraître un peu fastidieuse, presque une sorte de litanie, il se lance dans une longue énumération de ce qu'il doit à ceux qui l'ont précédé.
À savoir, ses parents, sa parenté, au sens large du terme, et non pas simplement ses seuls géniteurs, mais aussi, il pense à un esclave ou à un affranchi, on ne sait pas, qui aurait joué à son égard le rôle de protecteur, de géniteur, c'est-à-dire de celui qui prend soin de lui. Il pense à l'ensemble de ses éducateurs, à qui il doit beaucoup, et enfin, il pense au Dieu, à qui revient l'ultime hommage, pour tout cela, il faut le secours des dieux, dit-il, et de la fortune.
Alors, cette longue énumération que vous lirez calmement dans son intégralité, eh bien, me paraît tout à fait significative d'un état d'esprit, et cet état d'esprit, je pense qu'il est lui-même révélateur d'un des fondements de la tradition, c'est-à-dire reconnaître ce que l'on doit, témoigner de la gratitude à l'égard de ceux, de celles, quels qu'ils soient, vous voyez qu'ici, ça va de l'affranchi ou de l'esclave au Dieu, quels qu'ils soient, mais celui, celles, ceux, qui vous ont aidé à devenir ce que vous êtes devenu.
Alors, je trouve que ça est tout à fait extraordinaire, d'autant qu'il est empereur quand même. Il a le pouvoir suprême. Donc, cette manière, si vous voulez, de faire une sorte d'état des lieux, sans quoi il ne serait pas devenu ce qu'il est devenu, eh bien, je défie un des modernes, même qui n'est pas empereur, de se livrer à un tel examen, à une telle exposition. Et alors, ce qui est tout à fait remarquable aussi, c'est que, en faisant cela, eh bien, Marc Aurel ne renonce absolument pas à ce qu'il est.
C'est-à-dire, il ne dit pas, je dois tout, je ne suis rien, non. Il dit, au contraire, que c'est en reconnaissant ce qu'il doit, qu'il va pouvoir vraiment prendre conscience de ce qu'il est. Donc, c'est en s'intégrant dans une lignée, en payant ses dettes, en quelque sorte, c'est une reconnaissance de dette, eh bien, c'est en payant ses dettes que, tout au contraire, l'empereur Marc Aurel va pouvoir prendre conscience de ce qu'il est véritablement.
Lui, et pas un autre. Donc, la reconnaissance de dette, ici, va de pair avec la conscience de sa propre identité. Ce n'est absolument pas un exercice, une espèce de flagellation, n'est-ce pas, de se dire, je disparais, je ne suis rien, etc. Non, il est parfaitement conscient de qui il est, et il n'est pas n'importe qui.
Mais, vous voyez aussi à l'œuvre, mais je ne veux pas m'étendre là-dessus, l'idéal stoïcien. L'idéal stoïcien, c'est un idéal à la fois de culture de l'individualité, de cette individualité que les stoïciens nomment l'hégémonicone, qui a donné le mot hégémonie en français, de la partie de soi-même qui est indestructible, et c'est en même temps un idéal d'intégration dans la totalité cosmique. Le sage stoïcien n'a d'autres craintes que d'être, comme ils le disent,