Le voyage initiatique, une quête vers son Orient intérieur 3/14
« L’initiation prend souvent la forme d’un voyage » nous-dit Françoise Bonardel en introduction de ce troisième volet du séminaire de Vézelay*. Voyager, c'est l’occasion d’un dépaysement, d’une déconstruction de ses repères, voire même, parfois, d’une confrontation avec l’inconnu…. Mais si tous ces ingrédients sont bien connus du pélerin que nous sommes tous amenés à devenir un jour, où se situe la frontière entre une simple « pérégrination » et un véritable « voyage initiatique » ?
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« Cette différenciation se situe dans la conscience du voyageur et la distinction qu’il parviendra à établir, par-delà le masque de l’exotisme, entre un axe horizontal, géographique, et manifesté, d’un axe vertical, intérieur, par nature invisible et personnel » nous-confie Françoise Bonardel.


L’Orient : un pôle d’orientation ? Un conservatoire de la « Tradition Primordiale » ?
Ainsi, de Homère à Hesse, en passant par Mann, de Nerval, K. Dick, Kerouac, Dostoïevski, Goethe et Rimbaud, Françoise Bonardel nous brosse tout d’abord un panorama littéraire exhaustif des romanciers qui ont traité de la question du voyage initiatique.
Puis, dans un second temps, elle abordera l’interprétation symbolique, philosophique, théologique, et psychanalytique de ce schème.
Une communication placée sous le sceau de la transdisciplinarité et de l’histoire, donc, puisque, au gré du développement de ses échanges commerciaux et intellectuels, l’Occident chrétien du XVIIe-XVIIIe. siècle a progressivement découvert, puis assimilé, des textes et civilisations qui lui étaient jusqu’alors non seulement peu connus mais surtout antérieurs : Egypte, Inde, Extrême-Orient…


Une antériorité qui fédérera autour d'elle de très nombreux penseurs et artistes, à la fois déçus de l’Occident, et envoutés par l’Orient…
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* Pour rappel, films déjà disponibles du séminaire de Vézelay « Initiation, transmission, rites de passage et figures de passeurs de l’Antiquité à nos jours » :
Volet 1 : Initiation, transmission, transformation : introduction au séminaire de Vézelay
Volet 2 : L'initiation, une transformation intérieure sélective, ou élective ?
Volet 3 : Le voyage initiatique, une quête vers son Orient intérieur
volet 4 : Prolégomènes à la vie divine
volet 5 : Qu’est-ce qu’une Initiation traditionnelle ?
volet 6 : Mithra, un lien secret avec le Soleil
volet 7 : Hermès et Thot comme figures de passeurs
volet 8 : Anubis et Saint Christophe, figures de passeurs
volet 9 : La dialectique du Héros et de l’Initié - (Les épreuves 1/2)
volet 10 : Les Hymnes Homériques à Déméter, archétype de l’Initiation - (Les épreuves 2/2)
volet 11 : Gratitude (et ingratitude) des Grecs à l’endroit des Egyptiens - (Tradition et Transmission 1/2)
volet 12 : Gratitude et ingratitude des chrétiens à l’égard des gnostiques, et des païens - (Tradition et Transmission 2/2)
volet 13 : L’art de la rectitude par le discernement du Cœur - (Transformation 1/2)
volet 14 : La métamorphose de l’homme par le non-agir et l’observation de l’ordre cosmique - (Transformation 2/2)
Remerciements à Lorant et Francette Hécquet (librairie L’Or des Etoiles de Vézelay) pour leur accueil et organisation.
Amis lecteurs, si, comme nous, tu aspires sincèrement à une compréhension d’ordre universelle du devenir humain. Si, comme nous, tu fermes tes yeux et oreilles aux sirènes trompeuses, et veules, des marchands du Temple, nous t’invitons à méditer, à la suite de Françoise Bonardel, cette phrase de l’islamologue Henry Corbin : « l’Orient véritable n’est pas géographique, mais l’Orient de l’âme, Orient intérieur, terre de lumières que nous portons en nous, et vers lequel se dirige le pélerin en quête de sens… »
Extrait de la vidéo
Je voudrais que nous abordions, justement, la question qui est souvent associée à celle d'initiation, c'est la question du voyage initiatique. Ce voyage initiatique qui apparaît absolument incontournable, pour la double raison que beaucoup de voyages effectués par des voyageurs ordinaires, j'allais dire en tout cas des voyageurs qui se présentent comme des voyageurs, et non pas comme de grands initiés, sont finalement considérés comme des voyages initiatiques.
Et réciproquement, nous nous apercevons que dans les littératures dites traditionnelles, l'initiation prend souvent la forme d'un voyage. Et d'ailleurs, vous en avez la preuve aujourd'hui, notre histoire de voyage d'hiver, c'est bien, ça se rattache à la même configuration. Alors pourquoi ce lien entre initiation et voyage ? Est-ce que c'est un rapprochement superficiel, anecdotique, ou bien est-ce qu'il y a vraiment un lien très profond entre les deux ?
Et à quelles conditions un voyage peut-il être dit initiatique ? Alors, la liste des œuvres, des œuvres profanes, des œuvres littéraires, philosophiques, etc., qui pourraient prétendre au titre de voyage initiatique serait interminable. Je ne l'en citerai que quelques exemples, mais vous en avez certainement d'autres en tête. L'Odyssée d'Homère, bien évidemment.
Ça va de l'Odyssée d'Homère à Moby Dick, de Melville, qui est un extraordinaire roman. Cela va des explorations imaginaires de Jules Verne à celles d'une voyageuse, par exemple Anne-Marie Schwarzenbach, une Suissesse, je ne sais pas si vous connaissez son nom, son parcours, qui a beaucoup voyagé avec Ella Maillard, en Afghanistan, au Pakistan, l'actuel Pakistan, deux femmes seules, en voiture. C'est vous dire l'évolution de nos sociétés qui ne va pas vraiment vers le mieux.
C'est vous dire l'évolution de nos sociétés qui ne va pas vraiment vers le mieux. Et aucun des problèmes que nous rencontrerions aujourd'hui. Bon, je ferme cette parenthèse. Donc Anne-Marie Schwarzenbach, par exemple, parmi d'autres, que cherchait-elle ?
Son identité. Elle avait un énorme problème d'identité. Et a traversé l'Asie centrale dans des conditions rocambolesques. Alors, est-ce que ça veut dire que tout vrai voyage est peu ou prou initiatique ?
Alors, pourquoi ? Pourquoi est-ce qu'on le dirait initiatique ? Voilà quelques critères. Il dépayse, c'est-à-dire qu'il oblige à quitter son pays, ce qui symboliquement est important.
C'est une rupture avec le lieu d'origine, avec les attaches, avec la sécurité que représente le lieu d'origine. Donc il dépayse, il déconstruit les repères, et parfois jusqu'à la perte totale des repères. Il confronte à l'inconnu, y compris sous ces aspects qui peuvent être les plus dangereux. Je dirais donc qu'au fond, un voyage est initiatique en dramatisant un petit peu dès lors qu'il tue et qu'il régénère.
Qu'il tue une identité, en tout cas qu'il la met de côté, mais parfois il la tue vraiment, et il régénère, il aide à trouver une autre identité. C'est bien pour ça d'ailleurs que tant de gens qui sont tout simplement saisis par un mal de vivre, qui atteint leur identité profonde, pensent qu'ils vont trouver dans le voyage la solution, la clé. Je vous en donnerai quelques exemples fameux. Mais je pense que cette formule nous rapproche de la mort-renaissance initiatique.
On attend du voyage qui nous... Oui, d'une certaine façon qui nous tue et nous régénère. Qui nous tue au sens où il nous oblige à endosser une autre personnalité, à couper avec ses attaches. Je pense évidemment à Rimbaud.
Rimbaud en Abyssinie. Rimbaud brûlé par le soleil et par un labeur absolument écrasant. Il faut lire les lettres de Rimbaud ou Arard. C'est un document absolument exceptionnel.
Je pense à un voyageur beaucoup moins connu qui se nomme François Augérras. Qui a laissé des récits de voyage absolument hallucinés. En particulier de son cheminement vers le mont Athos. Donc vous voyez, il n'allait pas n'importe où quand même.
Mais je pourrais citer une quantité d'exemples. Bruce Chatwin. Déjà un peu période hippie, etc. Bruce Chatwin dans une espèce de grand rêve.
Je dirais presque en état de lévitation, n'est-ce pas ? En Patagonie. Et il a écrit ce très beau livre, Le champ des pistes. Donc on a comme ça des voyageurs, et je pourrais en citer beaucoup d'autres, n'est-ce pas ?
Qui ont incontestablement côtoyé la mort. Souvent d'ailleurs, pour certains d'eux, ça s'est soldé par une mort réelle. Au retour ou bien pendant le voyage. Et côtoyé, je dirais, les mystères de la vie et de la mort à travers et grâce au voyage.
Et ce qui a d'ailleurs transformé leur vie en légende. D'où ma question. Alors, est-ce qu'un voyage est initiatique ? Parce qu'on retrouve en lui des phases qui sont considérées comme celles de l'initiation traditionnelle.
Avec en particulier au centre, je dirais, le pivot qu'est le rapport mort-renaissance. Ce qui a donné matière à quantité d'études universitaires sur la question. Je pense à Simone Vierne qui a été une des premières à parler de voyage initiatique à propos de Jules Verne. Bon.
Mais en général, on aboutit à des études toujours un peu les mêmes.