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Lisez les Nouvelles noires, très noires, d’Anne Letoré. Plutôt que taillées à coups de sabre ou même de scalpel, ces nouvelles sont ciselées d’une sensorialité puissante qui saisit le lecteur. Evitant à la fois les messages ensanglantés et les situations exagérées, Anne Letoré préfère en appeler à nos peurs, notamment enfantines, à notre perversité enfouie, à notre folie non reconnue pour nous guider dans un quotidien qui aurait basculé d’un rien dans l’horreur ordinaire.

Si l’humour met à distance, il n’empêche pas l’effroi de s’instiller lentement. Terrible goutte à goutte !

« Le serveur trébuche. Sur le carrelage, chaque objet tombe avec un bruit particulier : guttural comme l’écho d’un gong frappé sur le plateau, sourd et feutré pour les cartons de bière, muet pour les tickets, précieux et aigu pour les tasses, griffu pour la carafe, percutant pour les cendriers, mou et plaintif pour les olives… Les paroles se taisent dans un bruissement étouffé de vêtements. J’entends les os du serveur craquer quand il se baisse pour ramasser les morceaux. Puis il s’en va et revient très vite. Le crin de son balai caresse le carrelage et fait crisser les bris de verre. Les conversations reprennent. Deux joueurs de belote haussent le ton. Les cartes claquent sur le faux marbre. Le téléphone sonne. Ce n’est pas pour moi ; je suis étranger à cette ville. Le serveur répond : « Café des Trois Banques, bonjour… Non Monsieur… Oui, je lui dirai… Belle d’un jour… Troisième… Non… »

« Quand l’heure de la fermeture sonnera, moi, le peintre-gardien devenu aveugle, m’approcherai de mon tableau tout doucement et le toucherai. Je frôlerai les sexes, mes sexes, la brillance et la peinture les rendant étrangement vivants, vulgaires, misérables de désirs ruisselants de vie. Je plongerai ma main droite dans le sexe de toile et retiendrai de la gauche le phallus peint, fatigué, gisant. Etrange sensation de jouir d’un double plaisir que ma mémoire avale pour ne jamais rien oublier. Je frotterai mes mains mouillées l’une contre l’autre, les plaisirs se mêleront. Je sortirai de cette salle numéro deux avec entre les doigts mon amour fou, poisseux, visqueux.
Comme ma folie, les roues de mon fauteuil grinceront chaque heure davantage. Ce n’est pas le poids de mon corps qui l’usera ! »