Jung, Dürer et Paul : trois expériences visionnaires, ou quand la conscience se sépare du corps 2/15
Le corps humain constitue un trésor d’intelligence dont nous n’avons pas encore compris, ni identifié, tous les rouages, toute la richesse. A travers trois expériences visionnaires et transformations intérieures aussi éloignées dans le temps que dans leurs registres (la vision de Paul est religieuse, Dürer artistique et Jung analytique), Françoise Bonardel analyse ici les traits communs qui caractérisent et unissent ces trois visions. Percevoir à travers une hétérogénéité formelle, une unité d’ordre universel - parfois dissimulée - n’est-ce pas là la base de toute philosophie pratique ?
abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
Initiation, éveil, illumination peuvent prendre des formes, par nature extérieures, très différentes. En revanche, elles représentent toutes une coupure, d’ordre intérieur ; le franchissement d’un seuil qui sépare un « avant » d’un « après ». Et dont nul retour n’est possible.


Homme intérieur, homme extérieur. Yeux de feux, yeux de chairs.
« Beaucoup plus qu’une simple idée, cette mutation est une réalité qui transcende le temps et les cultures » affirme Françoise Bonardel. L’homme de chair, individuel et limité, bascule ainsi vers un plan et une compréhension d’ordre collectifs et universels. Il accède alors à une dimension toute-autre : il ne s’agit pas d’un autre monde évanescent, « surnaturel » ou « suprahumain », non, il est ici, et maintenant, sa compréhension n'est que la suite logos/logique de cette conversion du regard. Une conversion qui passe bien souvent par un aveuglement réel, et passager.
Fustigeant l’hyper-intellectualité de notre époque qui « nous pousse toujours un peu plus vers une frigidité affective et émotionnelle », favorisant par là-même les phénomènes de compensations en réaction à cet excès de rationalité, Françoise Bonardel nous rappelle l’importance et la nécessité de pouvoir se connecter à son inconscient.
Et ainsi, à travers ces visions, de conserver cette « liberté véritable » : celle de dialoguer avec ces images primordiales, issues de cet inconscient


« La vision apporte à la fois le symptôme, et le remède »
Souvent terrifiantes, voire horrifiques, les visions portent pourtant, le plus souvent, les germes de la guérison : une compréhension élargie du monde, de ses lois et de son devenir, ainsi que de sa vie personnelle…
Et pour Françoise Bonardel de conclure par cette poétique métaphore, qui réchauffe les cœurs et les âmes : malgré l'obscurité, le froid et une immobilité toute hivernale, les racines demeurent en action, la sève irrigue les branches, et même un arbre gelé donnera des fruits savoureux…
--------------------------------------------
Liste des films, séminaire intitulé "Expérience visionnaire et transformation intérieure" donné à Vézelay par Françoise Bonardel.
Volet 1 : Introduction au séminaire « Expérience visionnaire et transformation intérieure » 1/15
Volet 2 : Jung, Dürer et Paul : trois expériences visionnaires, ou quand la conscience se sépare du corps 2/15
Volet 3 : Le visionnaire : un témoin, un médiateur 3/15
Volet 4 : Voir c’est savoir : quand la vue devient vision 4/15
Volet 5 : Solve et Coagula : la vision comme creuset entre calcination et sublimation 5/15
Volet 6 : Asclépios, quand la vision de Dieu était médecine 6/15
Volet 7 : Les visions d’Abraham, Moïse et Daniel 7/15
Volet 8 : Les visions d’Isaïe et d’Ézéchiel 8/15
Volet 9 : La mystique chrétienne, une compréhension des secrets de la révélation 9/15
Volet 10 : Sainte Thérèse d’Avila, quand la contemplation se conjugue à l’action 10/15
Volet 11 : Hildegarde de Bingen, ou quand la Connaissance devient intérieure 11/15
Volet 12 : Art visionnaire et iconographie alchimique 12/15
Volet 13 : Point sublime et surréalité, une frontière pour nos sens ordinaires ? 13/15
Volet 14 : Arts visionnaire et psychédélique : vers une connaissance « intégrale » ? 14/15
Volet 15 : Visions, intuition et individuation jungienne 15/15
Merci à la Libraire L'or des Etoiles, Vézelay, pour son accueil et organisation.
Extrait de la vidéo
Je voudrais que nous commencions à entrer dans le vif du sujet à travers trois visions. Voilà, j'ai sélectionné trois expériences visionnaires qui m'ont paru pouvoir être une introduction à l'expérience visionnaire. J'ai sélectionné trois expériences visionnaires qui m'ont paru pouvoir être une introduction intéressante à cette question. J'ai choisi d'abord l'expérience de Saint Paul sur le chemin de Damas, connue mais néanmoins éclairant à plus d'un titre.
J'ai choisi celle-ci qui est due au très grand artiste graveur Hans Waldum Grin, moins connu que Durer, mais il en était l'élève, il était le disciple. Il y a d'ailleurs une très grande rétrospective, très rare, qui est faite au musée de Karlsruhe en ce moment. Vous voyez le terrassement, le flot de lumière qui arrive et le terrassement de Saül qui n'est pas encore Paul. Il y en a plusieurs, il y en a une également de Gustave Doré que j'ai partenue ici.
Les représentations de Saül terrassées sur le chemin de Damas sont nombreuses. J'ai sélectionné un vitrail aussi pour la beauté de ses couleurs ensuite. La deuxième vision, on la verra après, c'est un rêve de Durer, un rêve qu'Albrecht Durer a fait et qu'il a représenté le matin, qu'il a peint le matin. Enfin, j'ai sélectionné une vision de Carl Gustav Jung en 1913 au moment où il vit cette confrontation dramatique avec l'inconscient.
Je vous renvoie évidemment à ce texte bien connu des Actes des Apôtres, acte des Apôtres 9-1-19, qui dit ceci. Il faisait route, il, c'est-à-dire Saül, il faisait route et approchait de Damas quand soudain une lumière venue du ciel l'enveloppa de sa clarté. Tombant à terre, il entendit une voix qui lui disait « Saül, Saül, pourquoi me persécutes-tu ? » « Qui es-tu, Seigneur ?
» demanda-t-il, et lui « Je suis Jésus que tu persécutes, mais relève-toi, entre dans la ville et l'on te dira ce que tu dois faire. » Ses compagnons de route s'étaient arrêtés, muets de stupeur. Ils entendaient bien la voix mais sans voir personne. Saül se releva de terre, mais quoi qu'il eut les yeux ouverts, il ne voyait rien.
On le reconduisit par la main pour le faire entrer à Damas. Trois jours durant, il resta sans voir, ne mangeant et ne buvant rien. C'est un texte très connu. Alors, la transformation est ici spectaculaire.
Spectaculaire puisque Saül, qui est juif et qui était persécuteur des chrétiens, va devenir l'un des leurs et va prendre le nom de Paul. Donc, on ne peut pas, je crois, envisager de transformation plus spectaculaire que celle-là. Elle est immédiate et elle est liée à cette lumière éblouissante, terrassante, qui le terrasse véritablement, assortie, accompagnée d'une voix. Et ça, nous allons voir aussi souvent, très souvent, que la vision est accompagnée d'une voix.
On entend en même temps que l'on voit. Donc, Saül va prendre le nom de Paul et le texte poursuit. « Aussitôt, il lui tomba des yeux comme des écailles et il recouvra la vue. » C'est-à-dire qu'après ces trois jours, n'est-ce pas, au contact d'Ananias qui va lui donner sa bénédiction, « Il recouvra la vue.
Sur le champ, il fut baptisé. » Ce sont les actes des apôtres, 9, 17, 19. Donc, la conversion de Saül, qui sera plus tard suivie du martyr de Paul, puisque Paul finira martyr, est la plus radicale des transformations et constitue, il faut le rappeler, l'un des actes fondateurs du christianisme. Et je crois qu'on pourrait dire, en généralisant quelque peu, que tout fondateur d'une grande religion a vécu quelque chose du même ordre.
Le Bouddha était un jeune prince fortuné qui, découvrant tout d'un coup l'existence de la vieillesse, de la maladie et de la mort, subit une transformation lui aussi qui le conduira à la vie de renonçant, de moinérant. C'est la plus radicale des transformations qui constitue l'un des actes fondateurs du christianisme. C'est aussi un cas où la volonté du sujet semble la plus réduite. À savoir qu'il est terrassé par la vision et la voix qui l'accompagnent et devenu momentanément aveugle, et ça aussi c'est très intéressant, Saül ne peut que laisser l'Esprit Saint agir en lui.
Il est totalement anéanti. Physiquement, visuellement, il n'y a plus personne. Donc là c'est vraiment, c'est pour ça que je l'ai choisi, c'est vraiment le cas extrême où la vision prend véritablement l'homme tout entier, n'est-ce pas, le terrasse, et en fait un autre homme. Donc l'expérience visionnaire semble d'autant plus violente que Saül s'acharnait contre les chrétiens avec une rare acrimonie et qu'il fallait donc une force qui vienne à bout de sa volonté.
Et on peut se demander si c'est là une règle, si c'est là une loi, à savoir que l'intensité de l'expérience visionnaire serait proportionnée à l'état psychique de celui qui la vit, qui la vit à son corps défendant parfois. Ce qui voudrait dire au fond que plus le sujet est rebelle, plus il est hostile à cette transformation, plus il court le risque de se voir asséné une sorte de coup de massue, comme s'il y avait une force, si vous voulez, qui allait opérer cette transformation, envers et contre tout, à l'insu même de celui qui se rebelle.
Et ça c'est un cas que nous allons retrouver au fil de ces journées, mais aussi je dirais que cette nécessité de briser la volonté est aussi en rapport avec la capacité de la personne à devenir quelqu'un d'autre. Autrement dit, s'il n'y avait pas un potentiel de transformation propre à un individu, à quoi bon le terrasser ? Donc l'idée c'est au fond que ceux qui sont les plus aptes à la transformation