Chamanisme et psychiatrie au Japon par Muriel Jolivet

Muriel Jolivet est japonologue, docteure en études orientales. Elle enseigna pendant trente-quatre ans à l’université Sophia de Tokyo. Elle a publié de nombreux essais sur le Japon où elle vit toujours dont un ouvrage consacré aux Dernières chamanes du Japon disponible chez le même éditeur. Ce livre en est une suite. Il a comme point de départ les collaborations entre tradipraticiens et médecins ou psychiatres officiels, particulièrement autour des cas de possession.
L’un des points sur lequel Muriel Jolivet voulait revenir était celui de la distinction entre transe et possession. La transe est désormais de plus en plus étudiée par quelques universités, reconnue comme un état non pathologique et utilisée dans certains traitements de la douleur. Au Japon, les phénomènes de transe ou de possession, ou encore de transe de possession, s’inscrivent dans un environnement culturel complexe et dans un héritage traditionnel qui se heurte à la modernité quand, par exemple, l’appel d’un ancêtre, accompagné jusqu’alors traditionnellement, est considéré comme une maladie psychiatrique.

Muriel Jolivet nous introduit dans cet héritage en s’intéressant aux itako, chamanes aveugles du grand nord et aux yuta d’Okinawa, leurs apprentissages, les épreuves initiatiques, leurs fonctions dans les communautés, leurs rejets par les pouvoirs étatiques au siècle dernier. Cependant, ces pratiques traditionnelles perdurent et certaines, comme les mariages posthumes, se sont même relativement développées. Ces mariages, parfois avec des poupées, sont encore pratiqués aujourd’hui. Ces pratiques s’inscrivent dans le tissu riche et complexe des légendes locales qui brouillent les frontières entre le visible et l’invisible. La possession par le renard, que nous retrouvons aujourd’hui dans la culture manga, est un classique de ces légendes.

Elle fait partie des trois types de possession que relève Muriel Jolivet : par un kami, irrité, par un ancêtre, insatisfait ou par un animal envoûté, comme le renard.
Un chapitre de l’ouvrage est consacré à l’institutionnalisation psychiatrique des troubles au cours du siècle dernier dans un contexte culturel stigmatisant. Il ouvre sur une troisième partie qui étudie deux réponses à la question « Comment soigner le mental ? » : la Morita Therapy ou « art de s’accepter comme on est » et Naikan, « une autoguérison fondée sur l’introspection », une ethnopsychothérapie qui n’est pas totalement affranchie de la dimension religieuse. 
La dernière partie de l’ouvrage traite de la longue tradition des exorcismes, toujours pratiqués de nos jours.
En conclusion, Muriel Jolivet interroge la réconciliation possible entre psychiatrie et chamanisme au bénéfice des patients. Les deux disciplines, aussi éloignées paraissent-elles parfois, considèrent que « la réponse à ces problèmes est en soi (…) Seul diffère le chemin pour y parvenir ».
L’essai est passionnant, très bien construit et illustré, ce qui permet au lecteur peu familier du Japon traditionnel, de découvrir sans se perdre un ensemble de pratiques dont le sens relève de modèles du monde anciens, considérés comme archaïques par la modernité mais qui n’en sont pas moins un véritable patrimoine.

« A chacun son destin et il se réalise toujours. L’homme normal suit sa vie comme une partition, note après note, sans pouvoir deviner ce qui suivra, même si finalement la musique a des refrains dont il est possible, lorsqu’on est assez alerte pour cela, de sentir et de prévoir la suite. Mais l’homme prédestiné voit toute sa vie dans un éclair, comme on voit une peinture ou une icône, entière et bien visible derrière le verre transparent. »
Mircea Cărtărescu
Theodoros

Source : La Lettre du Crocodile

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