Le double statut de la Loi révélée selon Avicenne
Meryem Sebti est philosophe, spécialiste de la philosophie arabe et de l’analyse des notions de providence et de prophétie : la prophétologie. Un point saillant où philosophie et religion se rencontrent, et parfois se confrontent. Dans cet exposé donné lors des dernières Journées Henry Corbin (novembre 2025), elle présente la spécificité de la pensée d’Avicenne (XIᵉ siècle) et les aspects sur lesquels celle-ci se démarque de son illustre prédécesseur, Fārābī, aussi appelé « le philosophe de la fonction législative ».
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Nous sommes alors à une époque où les intellectuels arabes découvrent et traduisent les philosophes grecs : l’Un de Platon et le Premier moteur immobile d’Aristote nourrissent les interrogations portant sur la philosophie de la connaissance des élites arabophones de cette période, et plus concrètement sur l’élaboration de la Loi (sharīʿa).


« La Loi doit être parfaite puisqu’elle tente d’allier les deux dimensions de l’existence : la vie terrestre et la préparation à la vie dans l’au-delà. »
Contre Fārābī, Avicenne évince le philosophe de la fonction législative : pour lui, la sharīʿa procède de la providence divine et non de la raison politique. La Loi possède ainsi un double statut : celui d’une connaissance théorique universelle (tawḥīd, métaphysique), mais aussi celui d’une dimension pratique, individuelle.
Ce faisant, Avicenne marginalise la philosophie politique de Fārābī en la reléguant au rang de discipline secondaire ; nous assistons ainsi à une subordination durable de l’éthique et de la politique à la Loi révélée.
Le prophète apparaît alors comme supérieur au philosophe, et cette hiérarchie régit toute la structure de la connaissance humaine : les rapports entre théorie et pratique, raison et révélation, philosophie et religion…
Exposé enregistré lors de la 20e Journée Corbin : Loi et spiritualité, le 22 novembre 2025, EPHE, Sorbonne Paris, à l’initiative de l’Association des Amis de Henry et Stella Corbin que nous remercions.
Extrait de la vidéo
Je remercie Pierre-Laurie pour son invitation, je suis heureuse d'être de participer à cette journée Henri Corbin, et la question que je souhaite examiner aujourd'hui touche au cœur même de la philosophie politique d'Avicenne et révèle une tension fondamentale voire un paradoxe apparent dans son système philosophique. Ce paradoxe, on peut le formuler ainsi, Avicenne est un penseur qui considère que l'intellect théorique constitue la faculté et la puissance la plus noble de l'homme, il considère aussi que l'homme atteint sa félicité, sa pleine perfection quand son intellect se perfectionne et atteint son perfectionnement le plus haut, donc la félicité véritable dépend pour Avicenne de la réalisation de son intellect, donc le philosophe et le sage est au sommet de la hiérarchie humaine et pourtant ce même penseur nous affirme la supériorité du prophète sur le philosophe, et ça c'est presque un paradoxe, c'est quelque chose, quand j'ai lu cette phrase, parce qu'il le dit clairement, chez Avicenne j'ai été extrêmement surprise et j'ai cherché à comprendre pourquoi, comment il est possible qu'Avicenne qui place le philosophe au-dessus de tout, décrète que le prophète est supérieur au philosophe ?
Cette question engage toute la structure de la connaissance humaine, c'est-à-dire comprendre pourquoi le prophète est supérieur au philosophe et les rapports entre théorie et pratique, raison et révélation, philosophie et religion. C'est une question qui aura des conséquences considérables, non seulement sur le destin de la philosophie politique en islam, mais aussi sur le statut même de l'éthique comme discipline philosophique autonome.
Cette apparente contradiction nous invite à explorer ce que j'appellerais le double statut de la loi chez Avicenne. Quand je dis loi ici, c'est la loi révélée, la sharira. D'un côté le prophète reçoit une partie de la révélation par son intellect et de l'autre côté le prophète reçoit une partie de la révélation par son imagination. Et ça c'est une thèse extraordinaire par les conséquences qu'elle a et que je vais essayer de clarifier.
Donc dans un premier temps nous allons examiner la rupture qu'opère Avicenne avec la tradition philosophique héritée de Farabi, rupture qui concerne précisément le statut du philosophe comme législateur. Dans un second temps nous analyserons le premier statut de la loi, celui qui relève de la connaissance intellectuelle et nous verrons pourquoi cette connaissance, aussi parfaite soit-elle, demeure impuissante face aux questions éthiques et politiques.
Enfin, dans un troisième temps, nous étudierons le statut de la loi lié à la médiation par l'imagination prophétique et nous verrons les conséquences que cette doctrine a sur le destin de la philosophie politique en islam. Tout d'abord, la rupture avec les Farabi. Pour bien mesurer l'ampleur qu'opère Avicenne, il est indispensable de rappeler d'abord le modèle établi par son prédécesseur Farabi. Farabi, mort en 950, représente une première grande synthèse entre la philosophie politique grecque, notamment aristotélicienne et platonicienne, et la pensée islamique.
Farabi est considéré comme le grand penseur politique en islam, le phallosophe, donc dans la lignée des philosophes de tradition grecque. Chez Farabi, la cité vertueuse est conçue comme une cité qui permet aux citoyens d'atteindre leur perfection intellectuelle et morale. Dans l'énumération des sciences, Farabi déclare que l'existence d'une telle cité est la condition sans laquelle l'homme ne peut pas atteindre cette perfection.
Et il écrit, je cite Farabi, l'existence d'un tel bonheur est possible chez l'homme lorsque les actions et les vertus sont répartis entre les cités et les nations suivant un ordre spécifique et quand elles sont équitablement partagées. Il a été clairement démontré que cela ne peut être réalisé qu'avec l'aide d'un gouvernement qui rend ses actions, ses modes de vie, ses caractères, ses habitus et ses comportements éthiques possibles.
Ainsi, pour Farabi, c'est le gouvernant de la cité vertueuse qui rend la félicité des citoyens possible. Donc, la dimension éthique de la société, de la cité est assurée par le nomotète, par celui qui pose la loi. Il établit, donc Farabi, une distinction entre la loi particulière et la loi universelle commune à tous les peuples et à toutes les nations. La loi particulière concerne chaque nation singulière, elle est adaptée à ses us et coutumes, mais la loi particulière, elle trouve son origine dans la loi universelle et cette dernière est établie grâce au travail, enfin à la puissance théorétique de l'homme.
Ce qui signifie que le dirigeant de la cité, le princeps, le nomotète, doit être capable de transcrire en langage métaphorique les lois universelles qui ne sont pas accessibles à tous. Cela signifie que pour Farabi, le princeps, le nomotète, le gouvernant en termes modernes, doit être un philosophe. Donc ici, nous sommes vraiment dans un système platonicien. Ce doit être un philosophe capable d'appréhender l'ordre métaphysique avec son intellect et de le reconfigurer avec des symboles qui sont accessibles à la rama aux hommes du commun.
La fondation de la cité vertueuse est donc le fait d'un homme capable de reproduire dans la cité l'ordre hiérarchique existant dans le monde métaphysique. C'est donc un métaphysicien. Seul un métaphysicien peut gouverner la cité, fonder la cité, donner les lois de la cité. Pour Farabi, tous les différents groupes de citoyens, les soldats, les philosophes, les producteurs de biens, ceux qui transmettent, les savants, les experts, doivent constituer une unité homogène au sein de laquelle chacun travaille pour le bénéfice de tous, comme les différentes parties du corps humain oeuvrent pour la conservation de l'organe le plus noble qui est le cœur.
Et donc, seul un homme qui possède à la fois la vertu théorique, théorétique et pratique peut être le dirigeant de la cité, peut fonder les lois, peut être le nomothète. Cet homme, c'est le philosophe. Dans le système philosophique de Farabi, la science politique prend sa source dans la connaissance intellectuelle, théorétique et donc cela signifie que la science du philosophe précède la science du gouvernant.
Farabi va encore plus loin. Non seulement le parfait gouvernant doit être un philosophe, mais le contraire est vrai. Le philosophe authentique doit être un gouvernant. Il écrit dans At-Tanbir al-Asabi, la Saada, pour être un authentique et parfait philosophe, il faut posséder les sciences théoriques et la capacité d'en faire usage pour le bénéfice de tous les citoyens en fonction de leur capacité.
Lorsque nous examinons le cas du philosophe authentique, nous ne trouvons aucune différence entre lui et le chef suprême. En plus clairement dans le livre de l'accession à la félicité, Kitab Tarsir la Saada, le chef suprême est lui-même un philosophe et un législateur. Imam, philosophe, nomothète ont la même signification. Le philosophe tire son autorité en tant que chef du fait qu'il est un philosophe qui maîtrise les connaissances théorétiques et pratiques.
Pour Farabi donc, un philosophe qui ne redescend pas dans la caverne, c'est-à-dire pour prendre soin des citoyens de la cité, n'est pas un authentique philosophe. Il perd son statut de philosophe. Donc il y a