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L’Europe sous l’Acacia. Histoire des Francs-maçonnerie européennes du XVIIIe siècle à nos jours, tome 3

Voici le troisième tome de cette précieuse histoire des franc-maçonneries européennes, annoncée en 4 tomes. Ce nouveau volume traite du XXe siècle, le « siècle noir », de la Révolution d’octobre à la chute du mur de Berlin.

La Franc-maçonnerie fut particulièrement meurtrie au cours de ce siècle qui vit les dictatures se multipliées en Europe, Allemagne nazie, Italie fasciste, mais aussi Russie, Espagne, Portugal et bien sûr la France qui collabore au programme nazi, allant parfois au-delà des exigences du troisième Reich hitlérien.

L’antimaçonnisme, corolaire de l’antisémitisme, aussi associé parfois à l’anticommunisme furent exaltés pendant ces périodes de destruction organisée des libertés.

L’étude de l’auteur démontre que la Franc-maçonnerie, divisée, prises dans les contradictions du siècle, n’a su ni se défendre ni parfois résister à la tentation du repli, du rejet, de la séparation, oubliant, selon les circonstances, ses principes, ses idéaux, ses « valeurs transnationales humanistes ». Hiram, nous dit Yves Hivert-Messeca, fut assassiné tant par les « rouges » (éradication théorisée et méthodique dans la Russie soviétique, purge antimaçonnique au sein de la IIIe internationale communiste…) que par les « noirs » (Allemagne nazie et Italie fasciste) pour être finalement « crucifié aux quatre coins de l’Europe ». Soulignons que le cas de la Franc-maçonnerie italienne pendant la période fasciste est particulièrement bien renseigné malgré la complexité d’une situation confuse et mouvante.

Yves Hivert-Messeca analyse le développement de la latomophobie ou antimaçonnisme dans l’Euope démocratique. De minoritaire au début du siècle, l’antimaçonnisme chronique va connaître un essor à partir de 1930 et s’organiser en « un vaste corpus conspirationniste ». La compréhension de cette période permet d’ailleurs de mesurer les dangers de notre début de XXIe siècle. Plutôt que de parler d’antimaçonnisme il faudrait parler d’antimaçonnismes. Le pluriel s’impose tant les motivations, les ressorts et les processus varient selon les appartenances politiques, culturelles ou nationales et les contextes.

L’histoire des persécutions antimaçonniques du XXe siècle renvoie une image très exacte du pire de l’humanité et symbolise parfaitement ce que l’être humain peut s’infliger par ignorance de lui-même et par haine de l’autre. Dans une troisième partie, l’auteur en vient heureusement à la lumière qui brillait dans les ténèbres et donc à la résistance ou, là aussi, aux résistances qui furent aussi plurielles. Parmi les très nombreux francs-maçons engagés dans la résistance, nous trouvons bien sûr le cas exemplaire de Pierre Brossolette. C’est à peu près « un cinquième des maçons de 1939 qui participèrent, de manière ponctuelle à un engagement franc, d’actions discrètes aux combats, avec une montée en puissance au fur et à mesure de la durée de l’Occupation, à la Résistance ». Yves Hivert-Messeca évoque aussi avec « Hiram barbelisé », la Franc-maçonnerie dans les camps. Ce chapitre, absolument étonnant et touchant, rend compte de la puissance de l’esprit de liberté pourtant enfermé au plus profond de l’obscurité.

« La résistance, nous dit encore Yves Hivert-Messeca, est une force qui n’existe qu’en s’opposant mais il faut toujours être lucide, empathique et courageux pour savoir contre qui, quand et comment résister. La résistance n’est pas salonnière même si elle a son aura romantique et ses lettres de noblesse. Seuls ceux qui ont résisté pourront dire. Les autres tenteront au mieux de comprendre, recevoir et s’en inspirer. Résister, c’est donc se dresser sans nier l’autre, lutter sans perdre son humanité, parfois mourir pour que triomphe la vie. » La renaissance maçonnique après les dictatures européennes ne fut pas facile et sans problème et elle reste inachevée car la Franc-maçonnerie ne s’est pas suffisamment engagé dans un travail d’élaboration à partir des événements tragiques qu’elle a traversés au cours de ce siècle terrible. Cet ouvrage est indispensable, pas seulement pour un « devoir de mémoire » mais comme une matière à penser et se penser, sans concession.