1 1 1 1 1 1 1 1 1 1

T.E. Lawrence, Lawrence d'Arabie, a écrit un remarquable petit livre qui apparaît comme un développement du chapitre XXXIII des Sept piliers de la sagesse, intitulé Guérilla dans le désert, rédigé au cours de la révolte arabe contre les Turcs de 1916 à 1918, publié aux Mille et une Nuits. En infériorité matérielle et numérique, Lawrence va penser la guerre autrement en puisant dans la métaphysique et la philosophie de la guerre pour vaincre sans bataille. Il théorise ainsi la guerre irrégulière, la guerre subversive, la résistance, la guérilla pour reconquérir une liberté interdite.

Outre l'intérêt stratégique, la dimension philosophique, de cet art de la guerre, on s'intéressera à la transposition des propos de Lawrence dans le domaine de la quête initiatique qui, dans notre monde falsifié, au milieu des multiples voies substituées, apparaît comme une guerre irrégulière pour la liberté absolue :
"La guerre arabe était simple et individuelle. Chaque homme engagé servait au front en pleine autosuffisance. Nous n'avions ni lignes de communication ni unités de travailleurs. L'efficacité d'un homme lui était propre. Nous estimions que, dans les conditions où cette guerre se déroulait, l'addition de ces individualités donnerait un total au moins égal à ce qu'aurait produit un système complexe. [...]
En pratique, sur le front, nous n'avons jamais utilisé, dans le cadre d'un système simple, du grand nombre d'hommes dont nous disposions théoriquement. Nous préférions les utiliser par relais, évitant ainsi de devoir trop étendre notre attaque. Chaque homme devrait disposer d'un large espace ou manúuvrer. Dans la guerre irrégulière, si deux hommes sont réunis, c'est un gaspillage d'un sur deux. L'action isolée, cette forme si simple de la guerre, implique une tension morale et exige beaucoup de chaque soldat. Elle requiert de sa part une initiative, une endurance, un enthousiasme exceptionnels. [...]
Notre valeur dépendait entièrement de notre qualité et non pas de notre quantité. Il fallait que nous gardions la tête froide en toutes circonstances, car l'excitation et le goût du sang auraient diminué l'efficacité de nos combattants. Or notre victoire dépendait d'une utilisation précise de la vitesse, des abris, du feu. La guerre irrégulière est beaucoup plus intellectuelle qu'une charge à la baïonnette."
Les principes énoncés par Lawrence, qui sous-tendent avec une grande flexibilité la guerre irrégulière, s'appliquent aussi à l'organisation des mouvements véritablement initiatiques qui s'opposent, à la fois par leur nature, référante à l'Esprit, et par leur forme, insaisissable, aux grandes centrales qui se prétendent initiatiques et ne sont en fait que lieux de pouvoir et d'argent, profanés et profanateurs. Ces principes devraient aussi intéresser toute avant-garde véritable, nécessairement subversive et irrégulière aux yeux de la société.
Lawrence fait souvent référence à Carl von Clausewitz (1780-1832), le premier qui a développé une véritable pensée de la guerre. Auparavant, on avait des idées sur la guerre, des descriptions, des utilitaires, mais pas de pensée. De la guerre, ouvrage inachevé, publié pour la première fois en 1832, marque donc une véritable révolution dans la conception, la stratégie, la tactique de la guerre qui devient inséparable de la politique. Pour la première fois, Clausewitz présente une théorie de la guerre dans toutes ses dimensions, notamment ses dimensions humaines. Gérard Chaliand, directeur du Centre européen d'étude des conflits a préparé aux Éditions Perrin une édition abrégée de ce livre de référence indispensable, non seulement pour approcher l'art de la guerre, mais pour approcher l'expérience humaine dans l'une de ses dimensions les plus complexes, mêlant l'horreur au sublime. Extrait :
"Les effets du danger (le courage)
Le combat engendre le danger, élément dans lequel se tient et se meut l'activité militaire, comme l'oiseau dans l'air et le poisson dans l'eau. Le danger se fraie un passage vers l'âme soit immédiatement, instinctivement, soit par l'intermédiaire de l'intellect. Dans le premier cas, on veut s'y soustraire, faute de quoi on est livré à la peur et à l'angoisse. Quand cet effet n'a pas lieu, c'est que le courage tient l'instinct en respect. Mais le courage n'est pas une fonction de l'intellect, c'est un sentiment, tout comme la peur. Celle-ci a trait à la conversation du corps, celui-là à la conservation de l'âme. Le courage est un instinct plus noble. Mais il ne peut pas être manié comme un instrument inanimé qui fonctionnerait selon la dose prescrite. Le courage n'est pas un simple contrepoids au danger chargé d'en neutraliser les effets, c'est une grandeur en soi.
Étendue de l'influence qu'exerce le danger
Pour évaluer correctement l'influence que le danger exerce sur les participants à la guerre, il ne faut pas se limiter au danger physique dans l'instant. Le danger plane sur le commandant non seulement dans sa personne mais en tant qu'il menace tous ses subordonnés ; non seulement au moment où il est aigu, mais, par l'imagination, à tous les instants qui s'y rapportent ; et finalement, non seulement directement, mais aussi indirectement, du fait de la responsabilité qui pèse au décuple sur les épaules du commandant. Qui pourrait recommander de livrer bataille, ou s'y résoudre, sans ressentir dans son for intérieur la tension et l'émoi créés par la responsabilité d'une telle décision ? A la guerre, l'action, l'action réelle et non le simple acte de présence, ne sort jamais de la sphère du danger."