Saint-Martin et le Rite Ecossais Rectifié
En 1782, l’Allemagne reconnut à Wilhelmsbad, la Franc-Maçonnerie dite « rectifiée » créée sous l’impulsion de Jean-Baptiste Willermoz. La même année sortait le nouveau recueil de Louis-Claude de Saint-Martin : « Le Tableau naturel des rapports qui unissent Dieu, l’homme et l’univers ». Les deux hommes se connaissent bien : en effet, sept années auparavant, Louis-Claude de Saint-Martin vivait à Lyon chez Jean-Baptiste Willermoz, pour y écrire « Des erreurs et de la vérité, ou les hommes rappelés au principe universel »….
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La pensée de ces deux hommes d’exception s’est-elle pour autant entremêlée ? Quelles traces trouve-t-on de la pensée de Louis-Claude de Saint-Martin au sein de la doctrine Willermozienne : le Rite Ecossais Rectifié ?


Pour répondre à cette question, nous avons réuni autour de Thierry Boudignon : Roger Dachez (historien) et Jean-Marc Vivenza(philosophe). Tous trois vont tenter de mettre en lumière les liens subtils qui unissent la pensée des deux hommes. Pour ce faire, ils devront remonter à la figure emblématique et néanmoins paternelle de Martines de Pasqually et son incontournable Traité de la Réintégration.


Que contenait les Leçons de Lyon et lequel des deux hommes a-t-il tenté d’opérer une christianisation de la pensée de Martines de Pasqually ? Retrouve-t-on une filiation spirituelle entre de Pasqually, Saint-Martin et Willermoz ? Et si oui, quelle forme revêt-elle dans le rituel du Rite Ecossais Rectifié ? Réponses de nos trois intervenants dans cette table ronde de 59 minutes enregistrée au Forum 104.
Extrait de la vidéo
Alors, dans toutes les bonnes histoires de la franc-maçonnerie française, et il en existe quand même un certain nombre aujourd'hui, il y a un chapitre qui est consacré au régime écossais rectifié. Et lorsqu'on parle du régime écossais rectifié, le nom de Louis-Claude de Saint-Martin n'est pas loin. Il y a très certainement eu des rapports entre le régime écossais rectifié et Louis-Claude de Saint-Martin.
Mais peut-être qu'avant d'entrer directement dans le vif du sujet, on pourrait rappeler très brièvement qui était Louis-Claude de Saint-Martin et quelle a été son œuvre. Jean-Marc Lévenzat, qui était Louis-Claude de Saint-Martin, un inconnu, le philosophe inconnu. Ça commence bien. Non.
Il faut, pour situer Louis-Claude de Saint-Martin, d'abord éclairer la personnalité tout à fait originale et extraordinaire de l'être Louis-Claude de Saint-Martin. Naissant un 19 janvier 1743 à Blois, à l'existence incertaine et d'ailleurs mise en péril par la faiblesse de son état et de son physique, sauvé par le lait, dira-t-il, qui devint mon médicament pendant toute ma vie. Enfant questionnant et ayant les yeux grands ouverts sur l'univers et le monde, un jour il voit le jardinier de son père ayant coupé des arbres d'osier pour en faire des petites chaises et des tabourets et une table pour les enfants dans le jardin.
Il va voir le jardinier. Il a 7 ans, 8 ans. Il dit mais si l'on sait qui a fait ces chaises et cette table, qui a fait ces arbres ? On imagine l'embarras du jardinier et du père de Saint-Martin face à des questions qui manifestaient incontestablement une maturité dans l'esprit de ce jeune enfant.
Très fragile au naturel, comme il le dit d'ailleurs dans son portrait historique et philosophique, craintif, timide même, réservé, fuyant les jeux de son âge. Il est malgré tout mis chez les pères de sa mort où il est plus volontiers habitué à la bibliothèque qu'à la cour de jeu. On le dirige vers le droit pour faire comme son père. Il s'y trouvera assez mal.
Une anecdote tout de même. Il prête serment à tour devant les messieurs iratiques en robe d'Hermine et au moment de lire le serment qu'il avait à prononcer fond en larmes, littéralement. Et il rapporte « ses larmes mouillèrent tout mon chapeau ». On imagine qu'il a dû pleurer abondamment et il rajoute « mais mon père était présent au balcon et si j'avais su qu'il était là, j'aurais pleuré bien plus encore ».
Ça montre un peu la sensibilité du personnage, rajoutant également que très vite, alors que son protecteur, le duc de Choiseul, lui trouve une place comme avocat, il se montre totalement incapable de plaider des dossiers injustes. Des causes indéfendables ne pouvaient être défendues, il le dit. Je ne pouvais aller contre la vérité. Et lorsque quelqu'un présentait une cause qui, objectivement, n'était pas pure, je ne pouvais le défendre.
Évidemment, c'est une difficulté pour un avocat. Non que tous les avocats défendent des coupables, mais il y a aussi quelques innocents. Mais, métaphysiquement, ça pourrait se discuter. Quoique, néanmoins, il se montre incapable.
Et alors, on va essayer de trouver une voie alternative à cette impossibilité professionnelle. Et Choiseul a l'idée de le transférer dans le corps d'armée. Et ça va être sa chance, parce qu'à l'époque, l'armée, c'était un lieu où on y mettait beaucoup d'oisifs. Et les vies de garnison faisaient qu'on se livrait à divers divertissements.
Mais surtout, on y maçonnisait à cette époque. Et là, il va rencontrer le capitaine de son régiment, le capitaine de Grainville, qui va lui ouvrir la porte, la porte de la franc-maçonnerie, puisque dans le régiment de foin-infanterie où il se trouve affecté, il y a un atelier qui est peut-être la première loge où Saint-Martin a été reçu, la loge Josué. Et le capitaine de Grainville a des liens avec un personnage qui, lui, réside à Bordeaux et qui s'appelle Martinez de Pascuali.
Est-ce que cette loge Josué, relevée de l'ordre des chevaliers maçons et lucovaines de l'univers, la question reste encore ouverte ? Les chercheurs y travaillent. Cela dit, ce qui est certain, c'est que le vénérable maître de cet atelier, lui, est un disciple de Martinez de Pascuali. Voilà donc, en quelques phrases, brosser le portrait qui nous permet d'aller plus avant maintenant sur la carrière, comme disait Saint-Martin, pour parler de la vie initiatique et spirituelle.
Saint-Martin a été franc-maçon. Il a été très influencé par Martinez de Pascuali, qui était un personnage considérable au XVIIIe siècle. Est-ce que, Roger Daché, vous pouvez nous rappeler la carrière maçonnique de Louis-Claude Saint-Martin ? Je crois d'abord que, pour faire suite à ce que disait Jean-Marc Vivenza il y a quelques minutes, Saint-Martin, c'est un inconnu.
On pourrait dire que Saint-Martin, c'est aussi et fondamentalement un exilé. C'est quelqu'un qui n'était pas de ce monde et qui a vécu toute sa vie comme une épreuve dont il fallait sortir. Au demeurant, une vie relativement courte. Il est mort quand même relativement jeune.
Il avait aux alentours de 60 ans. Depuis une dizaine d'années, si on regarde bien le détail de sa vie, on a le sentiment qu'il était déjà sorti de la vie. Il n'était déjà plus tout à fait parmi les vivants. Saint-Martin, c'est un exilé.
S'agissant de la franc-maçonnerie à laquelle il a accédé dans les conditions que vient de rappeler Jean-Marc, on pourrait dire que c'est un franc-maçon très atypique. C'est un franc-maçon qui, en permanence, est ailleurs. Alors il est admis dans la franc-maçonnerie par une porte d'entrée tout à fait particulière parce que la franc-maçonnerie que propose à cette époque Martinez de Pasquali est une franc-maçonnerie extrêmement marginale, est une franc-maçonnerie très différente de la franc-maçonnerie ambiante.
Et on pourrait même poser une question plus fondamentale encore. Est-ce véritablement une franc-maçonnerie ? On a le sentiment que dans l'ordre des chevaliers maçons élus Cohen de l'univers, il y a une façade, une apparence maçonnique.