La métaphysique de l’amour chez Henry Corbin

Daniel Proulx nous livre ici un travail analytique sur les intuitions corbiniennes quant à « l’amour humain - l’amour divin ». Pour lui, l’amour de Dieu est un exemple typique du phénomène du « miroir », lui-même caractérisé par la loi de réversion. Loi qu’il faut comprendre non pas comme un éternel retour du même, mais bien un retour à l’origine éternelle. Une remontée qui, dans la mystique chiite procède d’imitations en imitations (cf. le « hikayat ») et exhausse les niveaux de réalités. 

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Cette remontée suscite une compréhension nouvelle des textes (herméneutique) et créée, pour le pèlerin, une ascension spirituelle.

Rendre lisible l’invisible

L’âme du pèlerin pénètre alors dans un monde où le temps et l’espace ne forment qu’un : « une symphonie dont l’exécution serait reprise chaque fois en sonorités plus amples et plus profondes, - celles d’un microcosme dont on ne peut attendre que le monde lui ressemble, mais dont on peut espérer que l’exemple se propage dans le monde. » (Corbin, in « Le temps d’Eranos, p. 260 »)

L’amour de Dieu c’est aimer le totalement autre. Notre part manquante.

L’amour du totalement autre, l’amour de Dieu, nous révèle l’éternité retardée, notre retard d’être humain et c’est pour cela que l’éthos de l’appel de Dieu est nostalgie d’être soi, poursuit Daniel Proulx.
L’amour de Dieu entraîne la  nostalgie de soi, et révèle notre part manquante et c’est pour cela que l’amour de Dieu ouvre à la réalisation spirituelle personnelle qui passe par un combat contre soi-même, et pour soi-même être :  face à Dieu.

Souhaitez-vous découvrir cette anthropologie métaphysique, chère à Henry Corbin ? Eléments de réponse dans cet exposé enregistré lors de la XVIIème Journée Henry Corbin (novembre 2022) « Amour humain, amour divin » à l'INHA (Paris)

Extrait de la vidéo

Merci beaucoup de m'accueillir aujourd'hui. On espère que je ne m'endorme pas trop en vous faisant ma présentation. Effectivement, je suis sur le gros décalage horaire. Donc, ma présentation aujourd'hui est vraiment centrée sur l'œuvre d'Henri Corbin, mais il y aura certainement beaucoup de compléments avec ce que déjà Mathieu Therrier vient de nous présenter, et certainement un peu aussi avec ce que Pierre-Laurie nous présentera sur Rouzbehane cet après-midi.

Donc, l'objectif de ma communication aujourd'hui, c'est de situer la posture corbinienne de l'amour, de trouver les résonances et les harmonies dans ses multiples recherches d'identifier les fils de trame communs sous-jacents à sa vision du monde, de sous-peser l'influence de cette vision sur son approche et ses descriptions. Bien évidemment, ce programme-là est beaucoup trop vaste pour une seule conférence, mais il m'apparaît plus important d'essayer de cheminer que d'arriver.

Donc, plutôt que d'essayer de vider la question par rapport à une période ou à un livre spécifique de Corbin sur la question de l'amour, j'ai décidé de faire une espèce de survol de son oeuvre pour circonscrire les principaux mécanismes de la métaphysique de l'amour. Puis je vais me concentrer plus particulièrement sur son oeuvre de jeunesse. Pour ce faire, donc, j'ai décidé de partir de l'oeuvre de jeunesse de Corbin, c'est-à-dire de ses premiers travaux publiés dans Équêt-Nounc, de ses traductions de Souravardi et de ses textes influencés par le protestantisme, et j'ai essayé de les télescoper un peu avec ses travaux sur Roosevelt-Baklit-Sheraz et le thème de la théophanie, mais plus particulièrement le thème de la théophanie.

Quoique l'amour est un thème central de l'oeuvre d'Henri Corbin, ce dernier n'en traite pas, je dirais, directement. Pour Corbin, la question n'est pas « qu'est-ce que l'amour ? », mais plutôt « qu'est-ce que l'amour manifeste dans la relation à Dieu ? ».

C'est l'opération métaphysique de la relation d'amour qui intéresse Corbin, non pas « ce qu'est l'amour ». Donc, d'abord, une première remarque sur la détermination de l'amour. Donc, d'abord, le thème qui nous rassemble aujourd'hui est « amour humain, amour divin ». Puis en réfléchissant à ce thème et à sa signification, je notais l'extrême différence lorsque celui-ci est déterminé.

Donc, l'amour humain, l'amour divin, plutôt qu'indéterminé tel que notre journée l'annonce. Amour humain, amour divin. Et cela m'amène à faire deux remarques préliminaires. D'ailleurs, la première sera un peu plus longue.

Donc, en effet, du point de vue métaphysique, la détermination de l'amour envers un objet, qu'il soit humain ou divin, a tout le potentiel d'en séparer, d'en historiciser le principe métaphysique du moins tel que Corbin l'a exposé dans ses ouvrages. C'est-à-dire dans le contexte de l'expérience mystique et de la gnose qui s'y rattachent. Un danger que Corbin soulève avec vigueur, car il pourrait rendre inaccessibles les faits spirituels, les faits religieux et les symboles à l'anthropologie philosophique.

Le problème de l'historicisation n'a rien à voir avec le rejet de l'histoire historique. L'historicisation, telle que la dénonce Corbin, c'est cette approche qui réduit la métaphysique à l'historique. Ici, la question n'est pas de savoir si les faits historiques sont plus vrais que les symboles supportés par la foi, mais bien d'éviter une confrontation qui chercherait à déterminer un vainqueur dans une espèce de polarisation exclusiviste.

Le chemin de travers qui permet à Corbin de contourner cette apparente dualité exclusiviste entre foi et histoire, entre faits et symboles, c'est l'herméneutique. Plus précisément, l'herméneutique de la parole, telle qu'il l'a d'abord explorée dans le protestantisme et plus particulièrement dans l'œuvre de Hamann. La posture herméneutique de Corbin s'ancre dans son parcours théologico-philosophique de jeunesse.

En effet, en passant du catholicisme très centré sur l'histoire, surtout au début du XXe siècle, au protestantisme très centré sur la relation intérieure à Dieu, Corbin fait le choix de l'herméneutique en ne niant jamais la connaissance historique. Il refuse de réduire la vie intérieure à des faits historiques, sociaux ou à des valeurs morales. Cette posture herméneutique profondément protestante lui permet de reconnaître et d'explorer la vie intérieure.

Toutefois, cette herméneutique passe par une figure et cette figure est celle de l'ange. Pour Corbin, l'ange est herméneute. L'ange est médiation, elle-même médiée par la transcendance. L'ange est théophanie.

L'ange est la figure qui sort l'humanité du solipsisme du moi, non plus cogito, je pense, espèce d'égoïté du sujet, mais bien cogitor, je suis pensé, apparaître du sujet réel. L'ange est la figure médiane et médiatrice qui fait apparaître le sujet réel, car la conscience de soi distingue alors quel rapport le moi expérimente avec son soi et le perçoit alors comme étant une forme de la pensée de ce soi, un renversement qui indique également le terme technique de la significatio passiva.

Renversement qui supporte non pas la compréhension déterminée d'un objet susceptible d'historistiser ce qui apparaît, c'est-à-dire réduire ce qui est vu à un concept explicatif, mais élève l'herméneutique en herméneutique spirituelle en mode de comprendre qui est compréhense, cogitor, antériorité éternelle. Corbin résume parfaitement. Je cite, « Le passé n'est pas une chose que l'on dépasse. Il s'agit de comprendre ce qui, une fois rendu ce passé possible, le fit advenir en fut l'avenir.

Dans toute la mesure où une âme ressentit ce possible parce qu'il lui est mystérieusement congénital, elle en est elle-même à son tour présentement l'avenir. Elle libère ce que l'on appelle le passé de la pesanteur qui faisait de lui le passé. » Plus encore, cette posture philosophique n'est pas qu'une simple posture intellectuelle. Dans Le Temps d'Eranos, à mon sens un des plus beaux textes d'Henri Corbin, il parle du regard que l'historien des générations futures portera sur le cercle eranos.

Et dit, parlant de l'historien qui étudiera Eranos dans ce futur, peut-être pensera-t-il l'avoir expliqué par une dialectique des causes ingénieuses et profondes. En revanche, il n'aura pas pressenti que le vrai problème eût été de découvrir non pas ce qui explique Eranos, mais ce que Eranos explique en vertu de ce qu'il implique. L'autre concept intimement attaché à l'herméneutique spirituelle, à celle qui implique le sujet, est la phénoménologie.

Cette dernière fut d'abord acquise philosophiquement dans la décennie des années 30 et ensuite amplifiée dans l'approfondissement de la métaphysique iranienne, où il retrouve des problèmes similaires à ceux qu'il avait lui-même résolus par ce passage au protestantisme et à l'herméneutique. On pourrait même spéculer que l'identification personnelle de Corbin à la métaphysique iranienne, par

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