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Ce livre mérite une attention toute particulière en raison de la crise profonde que nous traversons actuellement. Face aux échecs ou aux désastres des idéologies religieuses et politiques, nombre de personnes se tournent vers le bouddhisme non comme une solution, mais comme une expérience spirituelle et intellectuelle non contrainte.

Frédéric Lenoir est docteur en sociologie. Il fut codirecteur de l'Encyclopédie des religions. Il s'intéresse dans ce livre à la rencontre aux multiples facettes du bouddhisme et de l'Occident. Frédéric Lenoir n'étudie pas ici le ou les bouddhismes asiatiques, mais les bouddhismes réinterprétés par les occidentaux, selon leurs désirs. Les bouddhismes stricts ont beaucoup de mal à se développer en Occident, ce sont le plus souvent des formes occidentalisées que nous rencontrons :
"Cet ouvrage ne concerne donc pas le bouddhisme asiatique en tant que tel, mais ses représentations - passées et présentes - en Occident. Par représentations, j'entends non seulement la manière générale dont les Occidentaux imaginent et perçoivent le bouddhisme, mais aussi de façon plus spécifique, les discours qu'ils élaborent pour légitimer leur adhésion ou leur rejet des enseignements de Shâkyamuni. Au fil des siècles, et selon les préoccupations et les idéologies des Occidentaux qui le découvrent, le bouddhisme est ainsi perçu comme un christianisme dégénéré, un nihilisme désespérant, un catholicisme d'Orient, un rationalisme, une mystique athée, une religion superstitieuse, une philosophie, une sagesse ésotérique, un humanisme moderne, une sagesse laïque, etc. Aujourd'hui, bien qu'il soit mieux connu par les études savantes, nous verrons que la plupart des Occidentaux continuent de se façonner leur propre image du bouddhisme en fonction de leur itinéraire religieux, de leur formation intellectuelle, de leurs convictions politiques, de leurs attentes spirituelles, etc. Bref, chacun voit Bouddha à sa porte. Le bouddhisme que nous analyserons ici est donc un bouddhisme interprété : celui imaginé, conçu, attaqué ou défendu, assimilé, digéré, transformé, réinventé par les Occidentaux d'hier et d'aujourd'hui."
Frédéric Lenoir remarque que la question d'un bouddhisme authentique est sans issue et que le Bouddha lui-même renvoyait chacun à sa propre expérience. Il lui préfère la référence à un bouddhisme traditionnel constitué des fondamentaux reconnus par les diverses communautés bouddhistes.
C'est dans la première moitié du XIXe siècle que le bouddhisme rentre pour la première fois en Occident. Il y aura ensuite des vagues successives de pénétrations jusqu'à la vague tibétaine qui suivra l'invasion du Tibet par la Chine. Mais l'auteur étudie d'abord comment s'est formé un imaginaire autour du bouddhisme, qui s'inscrit dans le plus vaste imaginaire né de la fascination de l'Orient. Il y eut depuis la rencontre de la Grèce et de l'Inde, de nombreux voyageurs, aventuriers, découvreurs, commerçants et missionnaires qui ramenèrent leurs "impressions d'Orient". La découverte intellectuelle du bouddhisme sera tardive, elle se fera progressivement, à partir de 1780 jusqu'à 1875 nous dit l'auteur, influençant notamment des personnalités marquantes, Schopenhauer et Nietzsche en tête. Mais à ce bouddhisme qualifié souvent de nihiliste va succéder un autre bouddhisme, ésotérique, romantique, après 1875, fruit du travail de la Société Théosophique. C'est un retour à la pensée magique. Frédéric Lenoir parle d'un réenchantement du bouddhisme. A partir de 1960, il y aura une explosion de l'Orient en Occident et le bouddhisme, sous des formes multiples parfois fort éloignées du bouddhisme traditionnel, ne cessera alors de s'étendre.
Frédéric Lenoir note la remarquable capacité d'adaptation du bouddhisme :
"Mais, perçu avec des lunettes à double foyer - celui de la culture occidentale, celui de la religion chrétienne - le bouddhisme a sans cesse été - et reste encore de nos jours - sujet à bien des malentendus, et essentiellement réinterprété. Nous avons vu comment, dans une société qui valorise la raison (milieu du XIXe), il est interprété en termes rationalistes ; dans une société qui redécouvre le sentiment religieux et la pensée magique (fin du XIXe), il est interprété en termes dévotionnels et ésotériques ; dans une société qui met l'accent sur l'expérience individuelle, la psychologie et le corps (années 60), il est assumé comme pratique méditative psycho-corporelle ; enfin dans une société en quête de sens et de nouveaux repères éthiques (fin XXe), il est valorisé comme sagesse laïque aux valeurs universelles. En fait, il est un peu tout cela à la fois, et, de par sa grande souplesse, il répond et s'adapte à des demandes extrêmement variées et parfois contradictoires."
Frédéric Lenoir termine par le souhait d'une alliance plus profonde entre Occident et Orient, alliance nécessaire pour l'équilibre du monde et nous rappelle la phrase d'Arnold Toynbee : "la rencontre du bouddhisme et de l'Occident est l'événement le plus significatif du XXe siècle".
Une réflexion passionnante, profonde et peut-être urgente.