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Voici un livre tout à fait original par son sujet. Erik Hornung, professeur d'égyptologie à l'université de Bâle, auteurs de plusieurs ouvrages, a choisi en effet de traiter comment la force d'attraction de l'Égypte, considérée comme la source de la tradition occidentale, a influencé l'histoire spirituelle de l'Europe depuis la Renaissance.

Les trois sciences d'Hermès, astrologie, alchimie et magie, et les courants rosicruciens, maçonniques et autres se sont nourris de la fascination pour l'Égypte antique jusqu'à nos jours.
Erik Hornung nomme égyptosophie une tradition qui naît de la croyance, présente dès l'antiquité, que l'Égypte est le berceau de l'hermétisme. Il remarque les relations difficiles qu'entretient l'égyptosophie avec l'égyptologie officielle, la première voulant démontrer régulièrement que la seconde a tort, celle-ci ignorant superbement la première.
Pourtant l'étude d'une Égypte imaginaire et de l'ésotérisme qui s'en est nourri est du plus grand intérêt tant pour le scientifique que l'ésotériste. C'est ce que démontre brillamment Erik Hornung par ce livre. Il explique sa démarche :
"Nous avons affaire ici à une religion dont le fondateur et prophète est la figure d'Hermès Trismégiste qui, d'une manière unique, incarne à la fois un dieu et le fondateur d'une religion. Notre thème relève donc aussi de l'histoire des religions, et c'est dans le sens de cette science que nous nous bornerons à un examen des phénomènes spirituels et de leur contexte, sans poser d'aucune façon la question de la vérité. Nous n'aborderons pas, par exemple, le contenu de vérité de l'enseignement théosophique ou astrologique, mais seulement leur relation à l'Égypte et à d'autres courants voisins. [...]
Il est possible de s'occuper de l'ésotérisme en scientifique, ce que je me propose de faire ici. Il est également possible à l'ésotériste de tirer parti des apports de la science et de les incorporer dans son système. Mais il faudrait absolument éviter de mélanger les deux genres, comme cela ne cesse malheureusement de se produire - une démarche désastreuse, surtout quand les théories ésotériques sont agrémentées de quelque science et dès lors prétendument "prouvées". [...]
L'ésotérisme touche à des vérités occultes, souvent sciemment tenues secrètes, qui ne peuvent être entrevues que par intuition ou révélation et échappent à tout contrôle expérimental. C'est une forme de pensée particulière, irrationnelle, intuitive, qui vise l'unité universelle de la nature et les correspondances susceptibles de s'établir au sein de celle-ci, et compte avec ses possibilités de transformation illimitées. Elle vit de la magie du mystère et se croit en possession d'un plus haut degré de conscience, qui reste fermé à ceux qui ne sont pas encore "initiés" à ce mystère. La régression des engagements religieux de notre temps a conduit à ceci qu'elle joue toujours plus le rôle d'une religion de substitut et est abordée comme une source de solutions pratiques dans la vie courante, si bien que son caractère de savoir occulte se dissout."
Partant des racines antiques de cette "autre Égypte" et après avoir examiné la manière dont les auteurs classiques ont étayé et relayé les croyances antiques, Erik Hornung examine les relations que l'alchimie, la gnose, l'astrologie, la magie entretiennent avec l'Égypte. C'est donc aussi une histoire vivante de l'hermétisme qu'il esquisse. Son étude des mouvements rose-croix et francs-maçons comporte quelques erreurs qui ne nuisent pas à l'étude de fonds de l'auteur.
Régulièrement, l'ésotérisme se rapproche de l'égyptologie, intégrant une part des découvertes scientifiques, mais d'une manière générale il reste à l'ésotérisme d'exploiter véritablement tout ce qu'apporte la recherche scientifique. Erik Hornung entrevoit là un bel avenir pour la pensée intégratrice de l'Égypte antique :
"Il se peut que se répète, aujourd'hui, un processus que nous avons observé à la fin du Moyen-Âge. En ce temps-là des moines diligents jetèrent par leurs compilations et copies d'auteurs anciens (sans oublier l'importance des traducteurs arabes dans l'apogée spirituel de l'islam), les bases de la Renaissance. De nos jours, des témoignages de l'Égypte ancienne et de l'Orient ancien sont mis au jour en une suite serrée et trouvent un intérêt grandissant dans le public. S'achemine-t-on vers une nouvelle Renaissance dans laquelle l'Égypte jouerait un rôle, mais sous une forme tout à fait différente ? C'est à tout le moins un scénario envisageable pour un après-postmoderne, où tout est provisoirement possible et rien obligatoire."