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Nous retrouvons avec plaisir Irène Mainguy dans un registre inhabituel, celui du roman historique.

L’ouvrage, dédié « à tous les déracinés de la terre », est une leçon de lucidité et d’humanisme. L’histoire, basée sur des faits réels, se passe en divers pays européens, au sein de la famille Arcady, installée en Lituanie, dans le village de Trakaï depuis six siècles. Tatiana enquête sur les raisons de l’exécution de son grand-père par les nazis.

Le grand-père a laissé un livre de mémoires, en langue russe, qui a permis à Tatiana de découvrir cette figure, souvent héroïque, et de reconstituer pour une part sa vie riche en aventures. Sa famille fait partie de la communauté des Karaïmes, un courant issu du judaïsme prônant une interprétation libre de la Torah qui écarte l’autorité rabbinique.

L’histoire est celle du déracinement, de l’exil et de sa cohorte de souffrances mais aussi de lentes reconstructions, de rencontres, de découvertes de soi et de l’autre.

Les mémoires du grand-père Arcady commencent à la fin de la première guerre mondiale et aux premières années de la révolution bolchevique. Il est confronté à la Tcheka de Félix Dzerjinski et à la complexité d’une période aussi dangereuse qu’incertaine. C’est le quotidien des prisonniers, notamment politiques, que nous découvrons, les méandres et les marécages politiciens, les dénonciations, les jugements sommaires, les troubles…

« La Tcheka proposait à chaque bourgeois, qui par sa position sociale bénéficiait d’amis et de relations, d’entrer dans les rangs de ses collaborateurs secrets s’il voulait sauver sa vie. Cette forme de collaboration consistait à indiquer quelle personne possédait de l’argent, des valeurs ou qui, d’une manière générale présentait par son influence un quelconque danger pour le pouvoir soviétique. Les bolcheviques avaient une excellente compréhension de la nature humaine. Ils savaient qu’après avoir enlevé à leurs adversaires leurs bien matériels, il était très facile d’obtenir leur soumission. »

De très beaux portraits psychologiques sont dessinés, parfois en quelques traits essentiels, par le grand-père y compris celui de Raspoutine qu’il a rencontré. Les souvenirs d’emprisonnement, Pétrograd, Berlin, Vilnius, ou de déportation permettent de tisser la trame entre l’histoire telle qu’elle est enseignée, retranscrite et commentée, et le vécu au quotidien par un témoin particulièrement attentif, un esprit aiguisé.

De fuites en exils, de déménagements furtifs en installations éphémères, la famille Arcady, tantôt séparée, tantôt réunie, en partie, comptant et pleurant ses pertes, va parcourir l’Europe. Finlande, Lituanie, France, Monte-Carlo… Monte-Carlo où nous retrouvons une partie de l’aristocratie russe. Au casino, le grand-père met en œuvre certaines pratiques connues des hermétistes pour gagner de quoi subvenir aux besoins de la famille. Ce qui n’est pas sans rappeler ce que fit Giuliano Kremmerz en son temps. Le grand-père raconte :

« Mon jeu n’était pas exclusivement axé sur la chance aveugle, mais en la circonstance, avec la foi du charbonnier, je fis surtout appel à la théorie des phases d’alternance cosmiques de l’évolution universelle. (…)

Cela rejoint les études des anciens hermétistes selon lesquelles il est un centre universel qui libère toute l’énergie spirituelle qui se diffuse et rayonne. L’initié, par la maîtrise progressivement acquise est censé pouvoir parvenir entrer en interaction avec certaines de ces énergies en les captant à certains moments particuliers de leur évolution. Quelles que soient cependant les applications pratiques à réaliser, il est indispensable pour les mener positivement à terme de mettre en œuvre la puissance mentale ainsi appréhendée. Celle-ci doit être nécessairement pure et alliée aux connaissances acquises sur tous les paramètres essentiels du fonctionnement universel dont il faut arriver à identifier et intégrer certains effets avec suffisamment de précisions pour les stimuler et les mettre consciemment au service de l’action envisagée. »

Comme nous le voyons, le journal du grand-père Arcady nous conduit dans de multiples aspects de l’expérience humaine. Le cœur du récit se déploie dans la dernière partie de sa vie, tragique, au cours du deuxième conflit mondial, en des temps où il s’est rapproché des milieux pacifistes. Là encore, il témoigne des ambivalences terribles de la nature humaine quand l’être humain peut faire preuve d’une infinie lâcheté ou au contraire d’un courage inattendu. Terreur et espoir, quand-même. Le grand-père, fait prisonnier, sera finalement fusillé en 1941 sur la route de Paneraï, parmi d’autres…

La fin de l’ouvrage rend compte de l’enquête minutieuse de Tatiana pour éclairer les raisons et circonstances de l’arrestation et de l’exécution de son grand-père, une enquête aussi harassante que pleine de rebondissements qui conduisit à la reconnaissance de ce grand-père devenu si proche comme Juste pour avoir sauvé et protégé des Juifs. La cérémonie de remise de la médaille se déroula en septembre 2011 au palais présidentiel de Vilnius, en présence de la famille.

« A l’image de toutes les guerres civiles qui surviennent à chaque génération dans un pays, la Révolution russe a irrémédiablement dispersé, disséminé et éclaté, les membres d’innombrables familles dont celle de Tatiana. Ainsi les descendants d’Arcady sont lituaniens, polonais, français, anglais, américains et même australiens. Cet éparpillement a progressivement distendu les relations familiales. Seul un événement de nature exceptionnelle pouvait réunir quelques éléments épars de cette diaspora familiale, le temps d’une cérémonie. »

Ultimes hommages, ultimes prières, ultimes pèlerinages pour couronner un parcours de vie, un chemin d’âme avide de liberté et de sens qui se forge au feu de la souffrance. Enfers et délivrance.

Source: La lettre du crocodile 

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