Qu’est-ce que la réalité ? Par Jean Pian
Soixante ans après l’affirmation de Wolfgang Pauli (l’un des fondateurs de la physique quantique) : « la formulation d’une nouvelle idée de la réalité est la tâche la plus importante et la plus ardue de notre temps», Basarab Nicolescu nous le rappelle : « cette tâche est toujours inaccomplie !
A l’occasion de la parution du livre « Qu’est-ce que la réalité » (Ed Liber) de Basarab Nicolescu (physicien), nous avons réuni autour de lui trois « hommes de l’Art » : Jean Pian (mathématicien)
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Adonis (poète), Georges Banu (homme de théâtre) afin de tenter de répondre à la question : Qu’est-ce que la réalité ?
Si le réel apparait comme ce qui « est », la réalité, elle, n’est que le miroir de l’être, son reflet.
Le reflet est ressemblant, certes, mais non identique.
Pour Nicolescu, « la réalité est ce qui résiste à nos représentations, donc en tentant de définir la réalité, nous touchons aux limites de la science, notamment la non conciliation entre théorie de la relativité et mécanique quantique ». La réponse se trouve, selon nos chercheurs, dans l’existence de niveaux de réalités différents : les sciences physiques ont chacune leur propre cohérence, leurs propres lois. Puisque certains principes semblent se contredire, c’est qu’il existe une discontinuité de ces lois, et donc différents niveaux de réalités.


Grâce à ces différents niveaux de réalité, une explication globale et cohérente de tous ces phénomènes voit le jour et le principe hermétique « tout ce qui est en haut est comme ce qui est en bas » se trouve confirmé. L’astrophysique rejoint la physique des particules et par delà la sphère de l’observation, de la mesure, transparait celle du sens.


Ce premier exposé, animé par Petre Raileanu et Fulvio Caccia (37 min) aborde la sphère des mathématiques.
Le second volet sera consacré au théâtre (par Georges Banu) et le troisième à la poésie (par Adonis).
Extrait de la vidéo
Bonjour, je suis Fulvio Caccia, écrivain et directeur de l'Observatoire de la diversité culturelle, et Petru Railainou, avec qui nous allons animer cette table ronde consacrée à la question centrale « Qu'est-ce que la réalité ? ». Nous sommes réunis aujourd'hui autour du récent livre de Bazarab Nikolescu qui s'intitule justement « Qu'est-ce que la réalité ? », publié aux éditions Libère de Montréal. Je le cite « Soixante ans après l'affirmation de Wolfgang Pauli, l'un des fondateurs de la physique quantique, la formulation d'une nouvelle idée de la réalité est la tâche la plus importante et la plus ardue de notre temps », fin de la citation de Pauli. Cette tâche, dit Bazarab Nikolescu, reste encore inaccomplie. Cette interrogation à laquelle il a associé l'œuvre de Lou Pachcou est au centre de notre rencontre aujourd'hui. C'est cette question qui va nous servir de fil conducteur. Mais d'abord, quelques mots sur nos invités.
Bazarab Nikolescu, vous êtes physicien théoricien au CNRS, spécialiste de la théorie des particules élémentaires. Vous êtes fondateur du CIRET, Centre International de Recherche et d'Études Transdisciplinaires. Outre « Qu'est-ce que la réalité ? », aux éditions Libère, vous avez notamment publié « Nous, les particules du monde et le monde » et « La science, le sens et l'évolution ». Vous avez créé avec René Berger le groupe de réflexion sur la transdisciplinarité auprès de l'UNESCO. Et vous vous intéressez depuis de nombreuses années aux relations entre la science et l'art, entre la science et la poésie, entre la science et la physique. À ma gauche, Adonis, c'est le pseudonyme d'Ali Ahmed Saïd Esber, si je le prononce bien, poète et critique littéraire syro-libanais. Votre pseudonyme se réfère donc aux dieux d'origine phénicienne qui symbolisent le renouveau cyclique. Vous êtes aujourd'hui considéré comme l'un des plus importants poètes arabes vivants.
Vous êtes fier d'être autodidacte, autodidacte influent, voire iconoclaste quant à la réévaluation critique justement de la tradition poétique arabe par rapport à la modernité. Vous l'affirmez à travers un essai remarqué et remarquable, la prière de l'épée, essai sur la culture arabe biégebienne. Votre avivemence est au premier rang, au premier rang de laquelle se place la terre Adie, chant de Millard, le damocène, mémoire du vent, le temps des villes, ainsi que de nombreuses traductions de Baudelaire, Michaud et Saint-Jean de Perse.
Vous êtes régulièrement évoqué pour le prix Nobel de littérature. Georges Banu, vous êtes un écrivain et homme de théâtre français d'origine roumaine. Vous vivez en France depuis 1973, vous êtes professeur à l'université de Sorbonne-Nouvelle et Paris 3. Vous êtes critique et auteur de nombreux essais sur le théâtre. Vous avez notamment été l'auteur du théâtre Sortie de secours aux éditions de l'Aubier et aussi l'homme de dos en 2000, d'un bureau si je ne me trompe pas. C'est partiellement nombreux. Vous avez écrit de nombreux essais, notamment sur Peter Brook, dont vous êtes spécialiste en France. Jean Pian, à ma droite, vous êtes mathématicien universitaire, vous êtes responsable des masters de mathématiques à l'université de Versailles de Saint-Quentin, vous vous intéressez à la modélisation mathématique aux simulations appliquées et vous vous intéressez aussi à l'enseignement. Petre Reynard, vous présentez-vous.
Je suis journaliste, écrivain, j'ai publié plusieurs livres sur les avant-gardes du XXe siècle et une monographie sur le poète surréaliste Gérard Simelouka.
Bien. J'ajoute aussi que comme écrivain et poète, j'ai publié tout récemment un livre en collective qui s'appelle La Transculture, qui s'intitule La Transculture et vice-versa, et c'est un recueil de poésie appelé L'Italie et autres voyages. Alors, ces présentations faites, ma question, cher ami, dans l'introduction occidentale, la réalité rime avec être, avec vérité. Le Robert Culturel l'a défini comme étant le caractère de ce qui est réel, de ce qui constitue non pas un concept, mais la chose, l'objet. Alors, vous avez introduit dans vos nombreux ouvrages les notions de niveau de réalité. Pourriez-vous les rappeler pour le bénéfice de nos téléspectateurs ? Oui, en quelques mots, ce livre a une très longue histoire. À vrai dire, il se prépare à moi depuis, je dirais, 40 ans, au moment quand j'étais à Berkeley, en tant que post-doc en physique quantique, et j'ai travaillé avec Geoffrey Chou, le fondateur du Bootstrap, et j'étais intrigué par un fait d'origine physique, de la physique. Pourquoi on n'arrive pas à marier les deux grandes théories, les deux grandes constructions scientifiques du XXe siècle, la théorie de la relativité et la mécanique quantique ? Et c'est là que s'est apparue à moi cette idée des niveaux, des niveaux de réalité. Mais ça a mis du temps, un temps énorme. Donc les points d'origine étaient une méditation sur la physique. Mais comme c'est là, je suis arrivé à l'idée que la réalité a une structure, que la réalité a un ordre, que la réalité, c'est-à-dire ce qui résiste à nos représentations, à nos images, à nos descriptions, pas les réels. Les réels, c'est ce qui ne résiste pas, ce qui est, point. Tandis que la réalité résiste, on peut dire quelque chose. Et, graduellement, je me suis rendu compte qu'en tentant de répondre à la question de la physique, j'ai tombé littéralement dans l'histoire des trous noirs, parce que toutes les portes s'ouvraient.
J'ai senti que, par la réponse à cette question, j'ai touché aux limites de la science. Ce qui sont normales, parce que la science a une méthodologie, donc elle a des limites. Mais ce qui est le mérite de la révolution quantique, c'est que ces limites, c'est elle qui les a découvertes, c'est elle qui les a questionnées. Donc, à partir de là, cette idée des niveaux, c'est-à-dire des discontinuités des lois, c'est comme ça que j'ai défini les niveaux de réalité, c'est-à-dire des ensembles des lois qui registrent un ensemble de phénomènes, des événements, d'approches, de représentations, mais qui sont en discontinuité avec les autres, comme la mécanique quantique est en discontinuité avec les théories de la relativité d'Einstein.