Et l’évolution créa la femme

C’est en tant que paléoanthropologue spécialiste de l’évolution humaine que Pascal Picq vient éclairer nos idées concernant les comportements sociaux entre hommes et femmes dans notre société à la lumière non seulement de l’histoire, mais surtout de la préhistoire. Pour y parvenir, il commence par comparer le cas d’Homo sapiens aux espèces animales qui lui sont les plus proches, en l’occurrence les primates et plus particulièrement les grand singes hominoïdes qui comptent aujourd’hui un petit nombre d’espèces d’organisations sociales très différentes. Ce détour par le domaine de l’éthologie lui permet d’éliminer un certain nombre de biais épistémologiques trop fréquents. C’est avant tout dans cette perspective que cet ouvrage mérite d’être lu, car on s’aperçoit rapidement qu’il est facile pour chacun de tirer des conclusions qui ne vont pourtant pas de soi.  

« Cet essai a pour ambition de resituer dans une trame évolutionniste ce que l’on sait de l’évolution du sexe, du genre et du rôle des femmes dans la lignée humaine, en tentant de clarifier les relations coévolutives entre la biologie et la culture », annonce Picq. Et il précise d’emblée la différence entre l’évolution telle qu’elle est présentée par l’anthropologie de l’évolution et la phylogénétique, et l’évolutionnisme social ou culturel dicté, lui, par une idéologie du progrès social qui considère la société occidentale ˗ patriarcale et coercitive envers les femmes ˗ comme une sorte d’aboutissement qui prendrait racine soit dans un âge sombre et primal, soit dans une utopie édénique, deux représentations tirées de reconstitutions de la préhistoire en grande partie imaginaires.

Le premier pas consiste à comprendre la dynamique de l’évolution des espèces qui procède sur un temps très long, en alternant des périodes d’intense diversification et d’autres périodes de restriction du nombre d’espèces, une dynamique que l’on retrouve dans l’évolution d’éléments sociaux comme les relations entre hommes et femmes autour de l’enjeu de la reproduction. On est donc très loin d’une ligne évolutive simple allant des barbares aux civilisés, idée qui reste pourtant la représentation la plus courante. Des sciences comme la paléogénétique, l’éthologie et la paléontologie ont démontré que ces transformations ne sont pas ponctuelles, comme on l’a pensé à une certaine époque, mais se font par phases de plus ou moins grande stabilité, puis de diversification sur des centaines de milliers d’années et en lien avec la pression des conditions écologiques (facteurs contraignants, mais pas déterminants), ce qui exclut toute apparition soudaine de l’intelligence humaine, quelle qu’en soit l’origine. Le principe s’applique à tous les niveaux : « Quand émerge une innovation qui devient une adaptation avantageuse, on voit une lignée se diversifier. Puis arrive une période de sélection ne préservant qu’une partie des expériences adaptatives. Ce schéma vaut pour les sociétés humaines. C’est ce qui s’est passé entre le Paléolithique moyen et le Paléolithique supérieur avec la disparition des autres espèces et la domination exclusive de Sapiens ».

Ainsi, l’analyse proposée par Picq explore surtout les deux possibilités les plus plausibles nous concernant : soit Homo sapiens provient d’une lignée peu violente proche de la culture des bonobos, soit d’une lignée caractérisée par sa tendance à la violence, en particulier envers les femelles, qui ressemble davantage à celle des chimpanzés actuels. Entre ces deux modèles, se dégage une vaste étendue, « un espace des possibles pour l’évolution sociale des espèces de la lignée humaine ». La question tourne autour du « dernier ancêtre commun », sur lequel nous n’avons à ce jour aucune information, sachant que chimpanzés et bonobos ont eux aussi évolué autant que les humains, mais à leur manière, depuis cette différenciation. Picq ajoute : « L’objectif de cet essai est de comprendre les origines et l’évolution des coercitions exercées sur les femelles chez les espèces plus ou moins proches de nous pour, justement, mieux comprendre ce que pourraient être des sociétés plus humaines envers les femmes », sachant néanmoins qu’on ne connaît pas de sociétés de singes, de grands singes ou d’humains qui soit égalitaire et sans hiérarchie.

C’est cette ouverture sur l’avenir caractérisant cette analyse qui la rend la plus sympathique : comprendre, oui, mais comprendre non pour juger (peut-on juger de la biologie ou de l’évolution ?), comprendre pour évoluer ensuite avec davantage de liberté. Se libérer des idées de conditionnements, sachant que « les systèmes biologiques et sociaux sont à la fois contraints [par une multitude de facteurs allant de la génétique à l’écologie, etc.] et admettent de grandes variations dans le cadre de ces contraintes ». Tout en regrettant le manque de données comparatives qui permettrait de sortir d’une analyse encore très « eurocentrée » de la préhistoire et de la protohistoire, Picq enfonce le clou : « On considère les diverses organisations sociales actuelles et passées comme autant de possibles de l’évolution et, ce qui est vraiment fondamental, autant de possibles pour notre évolution à venir ». Etudier le passé pour s’ouvrir l’esprit, non pour se convaincre d’une destinée préétablie, quelle qu’est soit ; un beau projet.  

Emmanuel Thibault

Haut