Rites et croyances mythologiques en Bretagne
Bernard Rio est un chercheur, un commentateur, passionnant des liens qui unissent la Nature et le Patrimoine de Bretagne. Omniprésents, ces liens tant oraux qu’écrits, architecturaux ou immatériels surgissent à chaque coin de bois, sur chaque place de village….
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Encore faut-il avoir des yeux pour voir, et des oreilles pour entendre.
"Ignorés, souvent détournés, les mythes bretons sont de tout temps éternels !" nous dit Bernard Rio.


Ainsi, de Brocéliande à Glastonbury, de l’Irlande à la Bretagne, Bernard Rio nous invite à le suivre dans ces chemins de traverse où le bestiaire animal rejoint l’intelligence silencieuse du règne végétal…. pour que finalement, tous deux s’unissent et susurrent à l’oreille de l’homme, hagard, ne sachant plus "à quel Saint se vouer", le chemin qui sera celui de sa réification et donc de sa réintégration au Sein de Dame Nature…
Extrait de la vidéo
Bernard Rio, je vis et travaille en Bretagne. Je suis l'auteur d'une quarantaine d'ouvrages, traitant à la fois de la nature et du patrimoine, patrimoine oral, patrimoine écrit, patrimoine architectural et patrimoine immatériel, à savoir les rites et croyances qui peuvent exister, qui ont pu exister et qui perdurent aujourd'hui. L'un de mes premiers ouvrages sur la tradition a été publié en 2001 aux éditions L'Âge d'homme.
Il s'agit de l'art philosophale, qui est un clin d'œil à la pierre philosophale. J'ai trouvé intéressant de traiter un thème qui était ignoré, à savoir le rôle et la permanence du monde végétal dans le symbolisme, en partant d'une petite découverte que j'ai faite, à savoir qu'il existait des allées couvertes en pierre, dont on connaît aujourd'hui les structures un peu partout en Europe, surtout dans l'Europe du Nord-Ouest et particulièrement en Bretagne, mais qu'il existait également des allées couvertes en bois.
Et donc, partant de cette découverte, j'ai essayé de voir quelle était la place de l'arbre dans le monde d'un Européen et dans le sacré. Voilà. Et tout ce qui intéresse la tradition, la Bretagne, est de raccorder les rites qui peuvent exister aujourd'hui avec une tradition immémoriale, souvent ignorée, parfois détournée, mais qui perdure. Je vais prendre un premier exemple que je traite dans un autre livre, le Ministère de Bretagne, qui est paru en 2009 sous édition du Télégramme, et qui est intéressante, ça concerne Saint-Corentin.
Saint-Corentin, évêque de Quimper, premier évêque de Quimper, et auparavant ermite dans la forêt de Nevette, dans le Finistère, là où vécut Saint Renan. Et il est écrit dans la vie, dans la géographie de Saint-Corentin, que Saint-Corentin pêchait un poisson dans la fontaine, chaque jour le même poisson dont il se nourrissait, et qu'il remettait après dans la fontaine. Et voilà, c'est le miracle de Saint-Corentin ce qui explique que Saint-Corentin soit représenté dans les chapelles bretonnes avec un poisson.
Ce poisson est généralement un saumon, la plupart du temps un saumon. C'est le cas dans l'église de Bodéo, c'est le cas dans l'église de Corlais, on va retrouver une représentation de Saint-Corentin avec un poisson. C'est une histoire a priori chrétienne, mais si on fouille un peu plus, on va s'apercevoir que le miracle de Saint-Corentin, il existe, il est répertorié dans un certain nombre de récits mythologiques, notamment en Irlande, avec le récit du roi Cormac, le récit de Fyn qui fut élève du druide Fynsès, lequel se brûla le doigt en cuisinant un saumon, et en portant le doigt à sa bouche, il a obtenu la connaissance.
Voilà, ça c'est donc l'ouvrage irlandais. Et plus encore, on va l'avoir dans le livre des conquêtes d'Irlande avec Tuan Mac Kyrill, fils de Kyrill, qui va être transformé, métamorphosé en saumon, puis pêché et cuisiné pour le repas de la reine Kyrill, et ce saumon va être enfanter, la reine va enfanter Tuan, le héros, Tuan irlandais. Donc là, on a dans trois récits mythologiques irlandais, la référence à ce saumon de connaissance, le saumon étant à la source, les noisettes vont tomber dans la fontaine, le saumon va manger les noisettes, et celui qui va manger le saumon va avoir la connaissance.
Et ce qui est intéressant, c'est qu'on va retrouver donc au 5e siècle, dans la vie de saint Corentin, cet épisode mythologique. On peut dire que la géographe de Corentin a effectivement puisé, dans une tradition ancienne, la référence à cet épisode, ce miracle de saint Corentin. Encore plus prégnant, dans la vie d'un autre saint, on pourrait même dire de deux autres saints bretons, saint Anvel, on va encore retrouver un substrat mythologique.
Saint Anvel, à son ermitage à Locanvel, quand on baignait en terre dans les Côtes d'Armor. Ce qui est intéressant, c'est qu'il existe deux saints Anvel, deux frères, deux jumeaux, saint Anvel l'aîné, qui est honoré à Locanvel, honoré au solstice de juin, juste avant le solstice de juin, une semaine avant. Et puis saint Anvel le jeune, qui est honoré, quelques cuillemettes plus loin, dans la chapelle à Croate, à Benilenter, qui lui est honoré au solstice d'hiver, quelques jours avant le solstice d'hiver.
Déjà il y a une parenté symbolique entre les deux frères, solstice d'été, solstice d'hiver. Anvel en breton signifiant semblable, donc on est vraiment dans les saints jumeaux. Avec une représentation aussi intéressante, à savoir que saint Anvel l'aîné va avoir son propre miracle, il va domestiquer un loup qui a mangé son animal de compagnie, son animal de travail plutôt, et le loup va tirer la charrue de l'ermite saint Anvel.
Alors ce symbolisme est extrêmement intéressant puisque c'est en fait, en maîtrisant le loup, l'ermite va l'empêcher symboliquement de dévorer la lune, la lune d'hiver, la lune rousse comme on dit, et les astres de la nuit. Et saint Anvel, son frère de Benilenter, va être lui honoré au solstice de juin et va protéger les moissons. Donc l'un va protéger les animaux, l'autre va protéger les moissons. Et ce qui est plus troublant, c'est qu'entre les deux chapelles, de l'autre côté de la rivière du Guic, se trouve la chapelle sainte Iuna à Plonevé-Mouadec, autre commune, autre paroisse, et sainte Iuna n'est que la sœur.
Elle est la sœur des deux saints Anvel. Saint Iuna signifiant jeune. Or, on va retrouver dans cette histoire des deux saints bretons et de leurs sœurs, un substrat mythologique, l'équivalent des dioscures romains, les saints jumeaux, le jumeau du jour, le jumeau de la nuit, le jumeau de l'été, le jumeau de l'hiver, les deux dieux du jour et de la nuit, qui se partagent, la déesse aurorale qui est leur sœur, sainte Iuna.
Donc on a littéralement ici, dans la géographie chrétienne, le calque littéral d'un substrat mythologique pré-chrétien, les deux frères jumeaux du dieu, dieu du jour et dieu de la nuit, et leur sœur, la déesse aurore, qui traverse, Philippe Chouette l'a très bien expliqué dans un de ses ouvrages sur l'aurore celtique, la déesse aurore