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Eros enchaîné. Les chrétiens, la famille et le genre

André Paul, historien et théologien, est un spécialiste reconnu des textes et doctrines de l’Antiquité tardive, gréco-romains, juifs et chrétiens. Il enseigne à l’Institut Catholique de Paris, à l’EHESS et à l’EPHE. On se rappellera notamment de son édition en 1997, chez Bayard, de son livre sur Les manuscrits de la mer Morte.

Alors que l’Eglise de Rome s’interroge sur les évolutions du modèle familial, André Paul analyse les mécanismes qui ont transformé la religion d’amour, annoncée par Jésus, en une terrible ennemie de l’éros, mécanismes qui polluent, consciemment et inconsciemment, notre rapport au corps et notre rapport à l’autre.

André Paul cherche tout d’abord à identifier les origines, lointaines, « des idées et règles chrétiennes relatives au sexe et à l’éros ». Jusqu’à la seconde moitié du XXème siècle, le carcan moral, extrêmement contraignant, établi dès le IIème siècle par le christianisme, ne cessa de peser, jusqu’à l’absurde, sur la vie quotidienne des populations des pays de culture chrétienne.

C’est en remarquant l’absence du mot « éros » dans les textes fondateurs du christianisme et d’abord le Nouveau Testament, qu’il élargit ses recherches. En effet, nous dit-il, « Je soupçonnai qu’une telle omission était une subtile manière de rendre présent ce vocable à la fortune littéraire ancienne. ». Sa recherche des causes de ce qu’il nomme « les maladies sexuelles de la foi » est transversale, voire transdisciplinaire.

Dès la Grèce antique, Platon comme d’autres philosophes cherchent les moyens de réguler les puissances brutes, parfois brutales, représentées par Eros et Aphrodite. La démarche s’inscrivait dans une vision politique, celle de la cité idéale. André Paul remarque un glissement chez les penseurs chrétiens du plan politique au plan théologique dès le IIème siècle. C’est à la croisée d’une continuité de la pensée grecque, des préceptes stricts du judaïsme et du « programme » de Paul de Tarse que fut forgée la morale de fer du christianisme quant au sexe.

Une partie de l’ouvrage est autobiographique. Elle donne chair aux concepts. Elle démontre au quotidien comment les préceptes moraux du christianisme affectent le corps et la psyché et posent de faux problèmes comme celui du mariage des prêtres, qui ne réglera aucun des problèmes que ce mariage serait censé régler.

Lucide sur les erreurs, et les errances, de l’Eglise catholique, André Paul s’appuie sur l’histoire pour mettre en évidence la haute complexité de ce qui est en jeu, il fait tomber préjugés et idées préconçues, souvent militantes, pour remettre l’être humain au cœur même de ses paradoxes. Après cette partie, édifiée sur l’expérience pensée, André Paul dissèque « le destin de la femme en tant que seconde ». Dès le Timée, au contraire du Banquet de Platon, la femme n’est que seconde. André Paul évoque un « pluriel gendrique », interrogeant : « Tout genre ne serait-il donc pas, à la fois, provisoire et relatif ? Provisoire, et sans doute évolutif, en fonction d’un devenir obligatoirement transcendé. Relatif, par rapport à toute approche ou figuration possible du modèle mythique idéal. ».

Dans le cheminement qui conduira à ce rapport déformé du christianisme à l’Eros, Philon joua un rôle essentiel en cherchant à réduire les contradictions des philosophes grecs. Il fut un grand contributeur au dogme « procréationniste » qui consacre la sexualité à la procréation, et rien d’autre, surtout pas le plaisir. Des éléments pythagoriciens et stoïciens ont contribué, par l’intermédiaire de Philon, à nourrir la première éthique chrétienne de Paul de Tarse. La partie la plus surprenante de l’ouvrage vient à propos de Jésus. André Paul extrait Jésus de l’icône que lui dressent les Evangiles pour le replacer dans son siècle, rappelant la nécessité d’une « biographie de Jésus à « inventer » ».

Il évoque un Jésus vivant, amoureux et en érection. Jésus chemine lui aussi dans son rapport à l’éros entre exclusion et transgression pour développer une doctrine de l’anthrôpos qui refuse d’enchaîner l’éros en le sublimant. C’est après lui, rappelle André Paul, que les chaînes viendront. Paul de Tarse apparaît moins sévère que Philon. Il y a chez Paul « un « oui » tacite aux bienfaits de l’éros » que les interprètes de Paul s’emploieront à oublier : « Trop fréquemment et à tort, on lui a reproché d’être à l’origine de la morale répressive dont le christianisme fera une arme stratégique dans sa maîtrise éthique, culturelle et même politique des peuples d’Occident. ».

L’enseignement de Paul fut tronqué au IIème siècle par des penseurs à la croisée de l’éducation grecque et du christianisme en formation. Ils retinrent seulement les dangers de la pornéia pour défendre les idées de continence puis d’abstinence totale pour en arriver à une pathologie du faux choix : « Entre Dieu et le sexe, il faut choisir. ».

Le propos érudit et passionnant d’André Paul est riche d’interrogations qui visent à ébranler nos croyances, qu’elles soient inscrites dans le cadre de la religion ou de la laïcité, pour nous aider à définir quel modèle de société nous voulons construire, incluant une régulation sans soumission de la liberté de l’éros.