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L’idée maçonnique. Essai sur une philosophie de la Franc-maçonnerie de Henri Tort-Nouguès

La réédition de ce livre à une époque où la Franc-Maçonnerie se cherche vainement un nouveau souffle philosophique n’est pas anodine. Henri Tort-Nouguès fut Grand-maître de la Grande Loge de France de 1983 à 1985, après quarante ans de quête initiatique et un long parcours au sein du Rite Ecossais Ancien et Accepté. Enseignant en philosophie en classes préparatoires aux grandes écoles Henri Tort-Nouguès est aussi un philosophe de tradition et un philosophe de la tradition.

Son essai, un acte de « bonne foy », n’est donc pas œuvre d’érudition mais l’application du principe antique qui veut qu’être philosophe, c’est vivre en philosophe. En écho à Montaigne, il est lui-même l’objet de sa pensée dans son parcours initiatique au sein de la Franc-maçonnerie. Les thèmes sont classiques : histoire de la Franc-maçonnerie,  le Grand Architecte de l’Univers, les Trois Grandes Lumières, la voie initiatique, la pensée symbolique, l’ordre, le rite, la loge, et les questions de rapport, Franc-maçonnerie et politique, Franc-maçonnerie et Eglises, Franc-maçonnerie et monde moderne. Le traitement en est rigoureux et porteur d’une ouverture. Plutôt que de conclure, Henri Tort-Nouguès préfère, en philosophe, questionner.

Le sens de l’initiation apparaît non à grands traits par des définitions mais par de petites touches, des pensées justes qui se répondent les lunes les autres et tissent le sens.

« Tout homme éprouve le désir de s’évader de la sphère étroite de son moi, de son environnement, de sa vie, de son espace et de son temps et c’est en ce sens qu’il est l’être du voyage, l’être de l’itinéraire, qu’il est homo viator (Gabriel Marcel). Et même si le voyage ne l’amène pas vers un ailleurs, mais s’il lui permet seulement de se découvrir soi-même dans sa vérité, de se voir autrement et de voir le monde et les autres autrement. « Le seul véritable voyage ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux » écrit Proust dans La recherche du temps perdu. Et comme un écho revient à notre mémoire,  cette parole de Théodore à Ariste dans les Entretiens sur la métaphysique et la religion, de Malebranche « non, je ne vous conduirai pas dans une terre étrangère, mais je vous montrerai peut-être que vous êtes étranger dans votre propre pays ». Tout homme est un étranger, tout homme est un être séparé, séparé du monde, des autres et de lui-même et séparé du monde, des autres parce qu’il est séparé de lui-même. »

L’initiation consiste bien à se rapprocher de soi-même, de son principe disait Louis-Claude de Saint-Martin. Là est la liberté. Ce chemin de liberté nécessite des outils, les symboles et les traditions.

« La pensée symbolique, précise Henri Tort-Nouguès, rend possible à l’homme la libre circulation à travers tous les niveaux du réel. le symbole identifie, assimile, unifie des plans hétérogènes et des réalités en apparence irréductibles. »

Le rite qui présente et assemble les symboles est le véhicule privilégié de cette pensée symbolique.

« Le rite apparaît d’abord comme un langage mais un langage qui se prolonge et se déploie dans une action. Il a pour fonction de nous faire pénétrer au-delà du monde empirique, au-delà du monde profane, de nous mettre en contact avec ce que, depuis Rudolf Otto, on nomme le « numineux ». Cette expression vient du latin numen qui signifie « volonté » et plus précisément « volonté divine », « puissance agissante de la divinité ». Par le rite, grâce au rite, l’homme établit une relation avec ce qui le dépasse, avec le cosmos, avec le divin, avec le sacré. »

De la même manière qu’il refuse d’opposer « opératif » et « spéculatif », Henri Tort-Nouguès se garde de bien des antinomies.

« Et de même que dans l’initiation maçonnique on ne peut dissocier l’intelligence et le sentiment, le pensé et le vécu, on ne saurait dissocier le savoir et le faire, le connaître et l’agir. En ce sens, elle interpelle l’homme tout entier, dans toutes ses dimensions, intellectuelle, sensible, affective, dans son être le plus profond et le plus haut, dans ce qu’il est véritablement et dans ce qu’il aspire à être, à devenir, non seulement dans ce qu’il est mais ce qu’il fait, qu’il entreprend de faire ? (…)

C’est parce que l’initiation maçonnique s’adresse à l’homme tout entier, et à l’homme éternel qu’elle n’est pas une idée dépassée ou anachronique mais qu’elle reste actuelle et conserve sa valeur. »

Henri Tort-Nouguès nous parle du franc-maçon comme « homme de l’art ». L’initiation est bel et bien un art, un art qui libère et conduit à la Lumière.