La vision eschatologique du martyr
Trop souvent, lorsque l’on parle d’eschatologie(eschatos =dernier + Logos =verbe), c’est le terme de fin qui surgit : la fin des temps, les temps de la fin ou la fin du monde. A vrai dire, l’eschaton, en grec, ne désigne pas la fin au sens d’un but, d’une visée. Eschaton désigne plutôt la limite, la frontière, le seuil, ou le point charnière par lequel un passage du temps est possible : une rupture des continuités pour le renouvellement de l’Histoire. Aussi dans le droit fil de cette distinction, Serge Margel ouvre deux hypothèses qui se croisent, formulant l’axe d’une relecture de la vision du martyr.
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La première consiste à penser que l’eschatologie n’est pas exclusivement une représentation du monde ni même une conception du temps mais bien un mode de vision spécifique ; l’eschatologie relève en ce sens du visible, de la vision, ou de la vue. La seconde hypothèse consiste à inscrire la vision eschatologique de l’histoire dans l’intention théologico-politique du martyr telle qu’elle s’est déployée dès le début du IIème siècle de notre ère.
Henry Corbin parle lui-même dans « En islam iranienne » (Vol.4) d’un mode de vision eschatologique : une vision des choses selon le règne des formes intelligibles intermédiaires entre le monde sensible et le monde suprasensible : « toute hiéro-gnose, toute perception visionnaire est eschatologique puisqu’elle met aux conditions du temps mesuré par la chronologie de ce monde-ci : nous en avons un exemple saisissant dans le hadîth du Nuage Blanc commenté par Rûmi.
Avoir la capacité de percevoir les formes spirituelles, c’est déjà appartenir à leur monde, c’est déjà être sorti, fût-ce momentanément du temps opaque et dense de ce monde-ci ».
A quelle « appartenance » Henry Corbin se réfrère-t-il?
A quoi correspond cette vision ?
A quel cadre théologico-politique se rattachent les martyrs ?
A vous de vous faire un idée dans cet exposé de 52 minutes filmé lors du 5ème colloque des Journées des Amis d’Henry et Stella Corbin.
Extrait de la vidéo
Le témoignage ou la vision eschatologique du martyre Je vais donc parler aujourd'hui de la question de la vision eschatologique du martyre, le titre de cet exposé « Le témoignage ou la vision eschatologique du martyre ». Trop souvent ou très souvent, lorsqu'on parle d'eschatologie, c'est le terme de fin qui surgit. On vient de l'entendre par l'exposé qui a précédé. Le terme de fin, la fin des temps ou les temps de la fin, une autre expression aussi qui revient souvent.
À vrai dire, l'eschatone en grec ne désigne pas la fin à proprement parler. Au sens d'un but, d'une visée, ni même d'une finalité comme le télos, l'eschatologie n'est pas une téléologie. Le terme eschatone désigne bien plutôt la limite, la frontière, le seuil ou le point charnière par lequel un passage du temps est possible, une rupture des continuités pour le renouvellement de l'histoire. Aussi, dans le droit fil de cette distinction ou de cette nuance, j'ouvrirai deux hypothèses qui se croisent, formulant l'axe d'une lecture soumise à discussion.
La première consiste à dire que l'eschatologie n'est pas ou pas seulement, pas exclusivement, une représentation du monde, ni même une conception ou une doctrine du temps, mais bien un mode de vision spécifique. Première hypothèse. L'eschatologie, en ce sens, relève du visible, de la vision ou de la vue, dont les enjeux déterminent un certain renouvellement de l'histoire. La seconde hypothèse va consister à inscrire la vision eschatologique de l'histoire dans l'institution théologico-politique du martyr, telle qu'elle s'est déployée dès les débuts du IIe siècle de notre ère entre judaïsme et christianisme, il faudrait dire plus exactement, entre judéo-christianisme et judéo-rabbinisme.
Une double hypothèse qui me permettra non seulement de parler d'une vision eschatologique du martyr, mais aussi d'articuler une problématique transversale qui structure de l'intérieur ce qu'on appelle les religions du livre, parfois, surtout en chrétienté, les religions abrahamiques. Dans le quatrième volume de son étude magistrale en islam iranien, sous-titré l'École d'Isfahan, l'École Chahiri, le douzième imam, Henri Corbin parle lui-même d'un mode de vision eschatologique, une vision des choses en urkhalia, où selon le règne des formes intelligibles, formes intelligibles intermédiaires entre le monde sensible d'un côté et le monde suprasensible de l'autre.
Je cite Henri Corbin, « Dans l'idée d'une eschatologie qui n'est pas un événement devant surgir à l'improviste un jour lointain, mais qui est en train de s'accomplir présentement, je souligne, est impliquée la capacité de percevoir les choses en urkhalia, c'est-à-dire de percevoir ik et nank, leurs dimensio mystica, la totalité des êtres et des choses, dont la succession du temps chronologique ne nous permet chaque fois qu'une perception partielle.
» Fin de la citation, page 287 de « En islam iranien », quatrième volume. Quelques remarques tout d'abord sur ce texte. Selon Corbin, la vision eschatologique n'est pas un événement ponctuel, comme une perception sensible qui voit quelque chose à un moment donné et dans un lieu précis. Cette vision ne perçoit pas un point du temps déterminé, un futur éloigné du temps présent, comme par exemple la vision d'un dernier instant, d'un ultime instant, pour une fin du monde justement, ou pour la fin des temps.
Bien autrement, il s'agit là, dit Corbin, d'une vision qui est en train de s'accomplir présentement, et non d'une perception anticipée d'un ultime ou d'un dernier instant. C'est donc bel et bien le mode de vision qui compte ici, et non seulement l'objet vu ou perçu. Et ce mode, ou cette modalité perceptive, comporte ceci de spécifique, justement, qu'elle ne suit plus, dit Corbin, la succession du temps chronologique.
On a vu tout à l'heure plutôt le temps linéaire. Elle ne suit plus la succession du temps chronologique, ou qu'elle n'est plus soumise aux lois chronologiques d'un écoulement du temps. Dans la vision eschatologique, je ne vois pas, par anticipation ou par projection, je ne vois pas un événement qui aura lieu dans le temps, fût-ce à la fin des temps, mais j'appartiens déjà moi-même, disons moi-même entre guillemets, j'appartiens déjà moi-même au monde des formes intelligibles, malakout, en arabe, au monde des formes intelligibles que je vois présentement sur le mode de la perception.
Une appartenance, voire une participation, toutes platoniciennes, dans le même livre. Donc Corbin devait plus haut analyser la dimension mystique dans le Hadith du nuage blanc commenté par Hazi Saïd Romi. Un récit tout à la fois de fondation et d'initiation pour la communauté mystique, comparable au récit d'ascension spirituelle dans le néoplatonisme tardif, comme chez Proclus ou Cyranius. Une initiation visionnaire qui introduit le sujet dans l'espace et dans le temps du malakout.
Nous t'avons expliqué tout cela, écrit Hazi Saïd Romi, cité et traduit par Corbin. Nous t'avons expliqué tout cela pour qu'il te soit possible à toi aussi de prendre place avec les compagnons de l'imam sur le nuage malakouti, le nuage blanc, et de t'élever jusqu'au malakout. Fin de la citation. Corbin va commenter ce commentaire de Romi sur le Hadith, Corbin va commenter ce commentaire en termes d'eschatologie.
Je cite maintenant Corbin, page 286.