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L’écriture ensorcelée d’Odile Cohen-Abbas sert un érotisme incantatoire, sombre et insaisissable, mais livrant une ambiguïté lumineuse. Il serait vain de chercher un sens à ce texte dans une inscription temporelle ou dans une linéarité historique. Dans ce non-lieu, les temps se bousculent dans une psyché incertaine sauvée par la chair. La chair enseigne l’esprit mais cet enseignement se veut crépusculaire, ne laissant aucun chemin tortueux inexploré.

Odile Cohen-Abbas ne recherche pas une autre transcendance que la vérité archaïque, celle d’avant les mots, une mosaïque de sensorialité nue et crue qui désoriente. La poésie comme seul Orient, une poésie de chair frémissante, de l’horreur à l’extase. Le lecteur est emporté sur une vague gigantesque, obscure, sourde et menaçante qui, pourtant, le dépose, éreinté mais comblé, sur une plage de sable fin, ensoleillée et tranquille.

« Son retour en chair passa d’abord inaperçu.
Le commerce, avec ses odeurs libres un peu acides de raisiné, est un sex-shop. La clientèle, féminine, sous son épate interlope, tient du terrier et de l’alcôve. Le lieu, qui met des ardeurs irrationnelles dans leur gorge, réserve ses articles aux intimes. Des objets lourds, sans équivoque, animent ses niches et ses planches d’étendage, ou s’entassent dans des panières courtaudes. Les yeux des femmes s’attardent ici et là sur des séries ouvragées de prothèses de pénis, plus fraîches que des poupées de viscose. Van Holcken se spécialise dans la cure des replis lacunaires de leurs formes, de tout ce qui ne finira jamais – n’a jamais fini leur corps ! C’est dire qu’il n’aime que la fission vénérable, la tranchée vénérienne abordable. »
« Il lui dit que l’étang est au centre de la ville, que les sangsues de baignent et s’épousent au-dedans.
Il lui ment. Il a besoin du cœur en paix de Bénédicte. Il a besoin qu’elle tisse des signes bénins autour de ses hanches et de sa poitrine où il posera ses mains.
Elle est si fatiguée qu’elle peut croire en n’importe quel monde.

Il l’a conduite au bord d’une vasque sur une place ombragée de la ville.
Il l’a posée sur la margelle, couche ses jambes, l’une dans l’eau et l’autre à même la pierre, sans éveiller le cristal fade de sa paupière et de son cervelet.
- Tu es au bord d’un marécage, l’un de tes pieds, chaussé, dans l’eau. Les vers commencent de convoquer tes traces indues sous la chaleur de ton manteau.
Il a sorti une poignée de pièces, emplies substantiellement de rêve, les a baisées avec tendresse avant de les déposer sur sa bouche, son cou et ses seins.
- J’ai placé les sangsues. Elles vont et viennent, se livrent sans feinte ; leurs suçoirs s’exténuent, accomplissent ton dessein.
Il la trompe.
La monnaie tremble, agit, chute. Il la repose coup sur coup sur la gorge qui palpite.
- Demeure immobile. Les vers qui te transpercent ne luttent qu’avec les sens et le sexe des statues.
Elle lui donne à comprendre que les traces, ses marques obscènes du désir, sont le canevas même de son sang. Qu’elles se rétablissent à l’envi dans l’usure ou l’absence.
Elle murmure, la main crispée sur les pièces qui glissent : « Nul ne saurait me prêter une autre trame de sang. »

Odile Cohen-Abbas, hôtesse de nos rêves inavouables, met en scène une beauté noire, pulsionnelle, dans une chorégraphie vénéneuse qui révèle, au plus profond des méandres de la psyché, l’être en sa simplicité.

Editions Rafael de Surtis, 7 rue Saint Michel, 81170 Cordes sur Ciel, France