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Voici un livre indispensable, non seulement à ceux qui sont concernés par le shivaïsme et plus particulièrement le shivaïsme du Cachemire, mais à tous ceux qui s'intéressent à l'éveil.

Nous avons déjà dit l'importance de la métaphysique shivaïte, peut-être la plus aboutie que nous puissions rencontrer. Jean Papin dresse ici un parallèle entre la métaphysique des écoles du Nord, spanda et trika et les théories les plus récentes de la science physique. Le shivaïsme sait en effet que la nature est d'essence quantique.
Mais Jean Papin expose aussi avec beaucoup de clarté ce shivaïsme cachemirien si essentiel. Après avoir dressé un tableau exhaustif des différents principes qui régissent la métaphysique shivaïte, il aborde les voies qui en découlent, et nous retrouvons cette grande liberté qui caractérise le shivaïsme.
"L'adoption d'un cheminement et l'entrée sur une voie sont déterminées par la possibilité d'accès entre les différents champs de conscience de l'existence, c'est-à-dire le talent qu'il nous est donné pour pénétrer la Réalité à l'endroit précis où ses divers plans se chevauchent.[...]
Chacune des percées déterminera respectivement le type de voie : non-voie, qui n'en est pas une, avec absorption immédiate de la Quintessence et les trois autres, voie de la libre volonté avec absorption dans la vacuité, voie de l'Énergie avec absorption dans le dynamisme de cette pure énergie et voie de l'individu avec absorption dans l'objet.
La spécificité de chaque voie pourrait aussi s'expliquer sommairement par son orientation pratique définie d'un seul terme : l'effort pour la voie de l'individu; l'ardeur propulsive pour la voie de l'Énergie; l'effort vertical spontané pour la voie de Shiva. Avec leur degré de chance respectif, ces trois mécanismes visent à la libération des conditionnements. La quatrième voie ne requiert aucune orientation, aucun procédé, aucun véhicule, car il n'y a rien à faire. C'est le domaine de la liberté infinie.
Quant à savoir pourquoi l'on se trouve engagé sur un chemin plutôt que sur un autre, le trika répond sans hésiter que nous nous égarons en supposant un seul instant qu'il puisse s'agir d'un choix délibéré ou d'une préméditation personnelle. La seule explication tient en un mot : Shaktipata. [...]
Shakti pata, c'est la quantité d'Énergie qui vous tombe dessus; un accident qu'on est en droit d'interpréter comme une véritable calamité lorsqu'il projette l'intéressé sur la non-voie (sa rareté étant proportionnelle à sa gravité). Car les hommes à qui la chose arrive n'ont fondamentalement plus le même fonctionnement ni les mêmes préoccupations que la société, ils se trouvent ainsi marginalisés.[...]Leur extrême liberté est suspecte. Ce sont des contre-exemples. L'humanité préfère prendre pour phares les saints, les dévots et les dévoués, les humanistes, les idéologues ou les militants farcis de bonnes intentions et qui prétendent pouvoir apporter des solutions à ses vicissitudes, plutôt que les sages non concernés dont la lucidité et la paisible solitude provoquent malaise ou effroi. Car cet état est sans appel."
Parmi les nombreux points abordés par l'auteur, il y a celui, souvent incompris des voies inverses ou voies de gauche : "Cette démarche se résume en une attitude particulière consistant à utiliser "ce qui, pour les hommes ordinaires et les religions conventionnelles, est une occasion de chute", donc toute pratique ne répondant pas aux normes et au conformisme de la morale établie, c'est-à-dire les passions en général et l'inobservance des prohibitions ordonnées par le puritanisme religieux." Mais toute transgression n'est pas sacrée. Cette approche n'a rien à voir avec les provocations devenues aujourd'hui un autre conformisme, elle s'inscrit dans la présence à soi-même, là où le conditionnement n'a plus cours :
"Les véritables adeptes de la vama marga n'ont rien à voir avec les noceurs invétérés ou les vulgaires et pâles libertins. Ce sont des hommes libres de tout, sans le moindre attachement, sans complexe aucun, insensibles au jugement d'autrui et contrôlant parfaitement leurs émotions.
Dans ces conditions, et en étant maître, pourquoi ne pas utiliser ce qui est censé mener les hommes à leur perte ? D'autant plus que les sensations extrêmes contiennent le meilleur potentiel d'énergie et activent l'écoulement de la quintessence ou "sève des choses" (rasa). Les tantrika sont souvent appelés rasika, "dégustateurs de la quintessence"."
Jean Papin poursuit avec une approche des sons et des mantras dont on sait la place essentielle dans toute voie réelle, et aborde tout ce qui permet l'acte profondément libertaire de saisir la réalité.