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Cette autobiographie de Agricol Perdiguier, rééditée pour la première fois à l’occasion du bicentenaire de sa naissance, fait suite à ses Mémoires d’un compagnon. Dans ses mémoires, Agricol Perdiguier, dit Avignonnais la Vertu, décrivait son enfance, son apprentissage et son tour de France, jusqu’en 1829.

-Dans ce dernier livre, il aborde les années parisiennes de 1829 à 1846, marquées notamment par une grande scission à l’intérieur du Compagnonnage, d’où le second titre de ce livre : Complément de l’Histoire d’une scission dans le Compagnonnage.
Le livre révèle une forte personnalité qui ne cessa d’incarner, dans la tourmente comme dans l’accalmie, les valeurs et les vertus du Compagnonnage. Il décrit aussi les mutations de la société de l’époque, mutations qui s’inscrivent dans une continuité historique :
« Les diverses fractions du Compagnonnage, je l’ai dit, avaient pris une égale part à la construction des monuments dont la France s’était couverte ; mais de quelques différences d’intérêts et de quelques disputes de mots naquirent les rivalités, et ces rivalités devinrent toujours plus vives et plus passionnées.
Les jalousies, les haines se manifestèrent ; des querelles éclatèrent fréquemment : les divers corps d’état, les divers devoirs luttèrent les uns contre les autres avec acharnement. Telles étaient les choses sous la Régence, sous Louis XV et sous Louis XVI ; et les ébranlements de la Révolution et les guerres de l’Empire n’éteignirent point ces aveugles passions !…
A la chute de Napoléon, beaucoup de ses intrépides guerriers passèrent de l’armée dans le Compagnonnage, où ils portèrent leur humeur altière et l’amour des combats. Il y eut alors un redoublement de luttes furieuses ; et le despotisme et les airs de bravades dominèrent la plupart des associations de travailleurs. On se le rappelle, dans les plus chaudes affaires qui eurent lieu sous la Restauration, les principaux chefs étaient de vieux soldats de la garde impériale. Ils avaient du courage, de la bravoure, mais infiniment peu de philosophie.
Des symptômes dangereux ne tardèrent pas à se manifester ; des scissions éclatèrent enfin. »
Pourtant la philosophie ne manque pas dans le Compagnonnage, la lucidité non plus comme le prouve l’auteur en nous mettant en garde, à juste titre, contre certains propos d’Aristote. A travers ce livre, le lecteur pourra acquérir, outre des connaissances historiques riches d’enseignement, les éléments de ce qui constitue une véritable pensée maçonnique, née de la réalisation de l’œuvre.
Voici encore un extrait qui montre l’intelligence de l’homme et l’actualité de son combat :
« Si on détruisait le Compagnonnage et toutes les associations d’artisans qui se sont formées d’elles-mêmes, guidées par un merveilleux instinct, on verrait la classe ouvrière dégénérer rapidement, car ne connaissant plus de voyages et de mutualité, elle ne pourrait manquer de tomber dans l’ignorance, dans la paresse, dans le chaos.
Si quelques ouvriers voulaient encore, après la chute des associations, persévérer à parcourir le pays, privés d’encouragements, de protection, de surveillance et de frein, ils se livreraient bientôt à tous les désordres, et le crédit qu’ils avaient trouvé d’abord ne manquerait pas de s’enfuir à leur approche. Les maîtres se procureraient difficilement des ouvriers ; les travaux seraient en souffrance, l’esprit d’étude s’éteindrait, et les riches comme les pauvres comprendraient alors combien la modeste institution qui prend le jeune ouvrier par la main, et le fait voyager de ville en ville, est utile et bienfaisante sous tous les rapports. »