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L’auteur, spécialiste reconnue de Fernando Pessoa dirige une équipe de chercheurs de l’Université Nouvelle de Lisbonne qui travaillent à l’établissement des nombreux manuscrits inédits du poète-prophète du Cinquième Empire.

Elle explore le rapport complexe entretenu Pessoa avec le symbolisme, considérant l’œuvre comme un ensemble cohérent de nature dramatique. Mais l’originalité de l’œuvre pessoane est mise en évidence à travers les spécificités de ses multiples hétéronymes, autant de mystères qui à la fois masquent et dévoilent le poète.
Teresa Rita Lopes a choisi de ne pas tomber dans l’analyse critique ou de la passion idéologique comme ont pu le faire beaucoup des commentateurs de l’œuvre de Pessoa :
« Nous n’avons pas éprouvé la tentation de témoigner dans le procès de Pessoa. Ni de jouer au juge. Ni de juger ses juges. Ce qui nous intéresse, c’est, tout simplement, de le suivre et de le comprendre. Nous avons essayé de pénétrer dans son univers en nous frayant un chemin dont lui-même nous a fait entrevoir la piste. Pessoa a dit et répété qu’il fallait aborder son œuvre comme celle d’un poète dramatique. Ce chemin a été refusé ou dédaigné par ses critiques ; et ceux-là mêmes qui, en principe, ne l’écartent pas, ne s’y sont jamais réellement engagés. Et pourtant, c’est la voie d’où partent et où débouchent toutes les autres. Nous avons choisi de prendre à la lettre les déclarations de Pessoa et de débroussailler pas à pas cette route, non seulement négligée mais presque cachée par l’abondante littérature que notre auteur a suscitée. Aussi fallait-il s’y engager sans esprit de retour, jusqu’à perdre de vue nos opinions, celles des autres, jusqu’à ce qu’il n’existe plus que ce chemin, c’est-à-dire Pessoa. »
De la même manière qu’il faut une initiation à Mallarmé, il faut une initiation à Pessoa. Ce livre y contribue. Outre l’intérêt général du livre, qui justifie amplement une lecture attentive, nous voulons également vous signaler le chapitre consacré à l’un des hétéronymes les plus importants, le plus marquants de Fernando Pessoa, Alberto Caeiro, le maître. Alberto Caeiro est le prototype d’un adepte du rappel de soi et de la présence à soi-même, un traqueur du réel, écartant toute projection, toute identification, rejetant le sens et même déniant tout sens au sens. Il est donc particulièrement intéressant pour qui s’engage sur les voies réelles. Alberto Caeiro annonce aussi certains aspects de l’œuvre d’Augustinho da Silva, un autre questeur du « ne rien faire ».
Pour comprendre toute la pertinence de Caeiro-Pessoa, voici trois extraits de ses poèmes soulignés par Teresa Rita Lopes :

Laissons l’univers extérieur et les autres hommes là où la Nature les a placées.
[…]
Laissez exister le monde extérieur et l’humanité naturelle !
Paix à toute chose préhumaine, même dans l’homme.
Paix à l’essence entièrement extérieure de l’Univers !

Ce qu’il faut c’est que nous soyons naturels et calmes
Dans le bonheur comme dans le malheur,
Sentir comme l’on regarde,
Penser comme l’on marche,
Et quand la mort approche se souvenir que le jour meurt, lui aussi,
Et que le couchant est beau et qu’elle est belle la nuit qui reste…
Il en est ainsi et ainsi soit-il…

Béni soit le même soleil d’autres contrées
Qui fait de tous les hommes mes frères
Puisque tous les hommes, un moment dans la journée, le regardent comme
moi,
Et en ce pur moment,
Tout net et sensible
Ils retournent en larmes
Et en poussant à peine un soupir
A cet homme véritable et primitif
Qui voyait naître le Soleil et ne l’adorait pas encore.

Si je meurs très jeune écoutez ceci :
Je ne fus jamais qu’un enfant qui jouait.
Je fus païen comme le soleil et l’eau,
J’eus une religion universelle que seuls les hommes ignorent.
Je fus heureux pour ne rien avoir demandé
Ni essayé de trouver quoi que ce soit.