La mystique de Farid od-dîn’Attâr
Attâr, célèbre auteur persan de la fin du XIIème siècle, est habité par l’obsession du secret, de ce rapport paradoxal qu’entretient l’âme des hommes avec le divin.
Afin d’approcher ces "vérités qui relèvent de l’intime", Leili Anvar nous emmène dans les méandres des sept vallées, décrites dans Le cantique des oiseaux et notamment dans cet échange entre la huppe et les autres oiseaux.
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La mystique peut-elle se dire ? Le cas de Farid od-dîn’Attâr. Attâr, célèbre auteur persan de la fin du XIIème siècle, est habité par l’obsession du secret, de ce rapport paradoxal qu’entretient l’âme des hommes avec le divin.
Afin d’approcher ces "vérités qui relèvent de l’intime", Leili Anvar nous emmène dans les méandres des sept vallées, décrites dans Le cantique des oiseaux et notamment dans cet échange entre la huppe et les autres oiseaux.


Ici, le poète ne se contente pas seulement d’observer ce secret mais encore il le révèle au monde…..D’où le risque: comment rendre compte de ce secret sans le détruire ? Comment expliquer "ce paradoxe" qui fit que Dieu plaça son expir dans de la boue… ?
Si la huppe est le guide, le maître (Attâr) conduit les oiseaux (nous-mêmes) vers la Simurgh-Phénix, les oiseaux étant ici la métaphore de ce lien qui unit Terre et Ciel, et cet incessant va-et-vient. Pour nous transmettre la richesse et la profondeur du Cantique des oiseaux, la conférencière va en citer de nombreux passages et faire référence à d’autres mystiques tels Hallaj ou Rûmi. Elle évoque les raisons de la réhabilitation de Satan (Satan qui veut "voir" et non garder le front au sol), ou le fait que, dans les miniatures persanes se trouvent des personnages cachés derrière des rochers qui regardent pour comprendre le secret.
Nous plongeons ici dans l’herméneutique, l’indicible qui tente de se murmurer à l’oreille de l’élu, la réalisation que l’âme (l’existence) doit se fondre dans le divin (l’Essence) représenté ici par la Simurgh…. tout en sachant que les deux sont indissociables l’une de l’autre.
A la question "la mystique peut-elle se dire ?", pour Leili Anvar de répondre "A la surface de l’eau, quelle image peut rester ?".
Un exposé enregistré lors de la 8ème Journée Henry Corbin.
Extrait de la vidéo
Quand on m'a demandé de parler de mystique, je me suis dit, bon, de quoi puis-je parler si ce n'est de poésie mystique ? Bien que cela semble un peu une contradiction dans les termes, et c'est pourquoi je l'ai fait sous forme de question, peut-il y avoir une poésie mystique ? La poésie peut-elle rendre compte de la mystique ? Et souvent, j'ai éprouvé que peut-être poésie et mystique, c'était finalement les deux faces d'un même mot, donc c'est un peu étrange de se poser même une telle question.
Mais justement, c'est peut-être là le cœur du sujet, justement. En fait, je parlerai plus précisément du cas de Farid Eddin Attar, ce poète de la fin du XIIe, début du XIIIe siècle, qui est réputé être le père de la poésie mystique en littérature persane. Alors, il a eu des prédécesseurs. Je peux aujourd'hui, après avoir traduit les 9400 vers de sa conférence des oiseaux, 4710 stiques, donc 9400 vers français, je peux dire, même si je m'expose à la critique de certains de mes collègues, qu'il y a eu des prédécesseurs, mais en fait, non, il est vraiment le premier que l'on peut qualifier de poète mystique.
Et je vais m'expliquer sur ce mot précisément. Déjà, je suis partie d'un questionnement très simple, c'est comment on dirait mystique en persan. Eh bien, je ne sais pas. En réalité, il n'y a pas strictement un mot qui permettrait de traduire mystique.
Donc, nous sommes, en tant qu'orientaliste, bien que ce mot soit un peu désuet, devant un vrai problème, c'est-à-dire que nous mettons dans une catégorie qui est la l'autre quelque chose, une œuvre qui se donne pour une pensée qui ne se donne pas tout à fait de la même façon. Mais en même temps, on va voir que ce n'est pas tant une erreur que cela. Si je devais trouver un mot, peut-être que les Iraniens diraient « El Fahm ».
Mais « El Fahm », c'est le contraire de la mystique, en quelque sorte, puisque, étymologiquement, c'est l'agnose. C'est précisément ce qui se donne à connaître, alors que la mystique, c'est ce qui relève du secret. Donc, on est presque dans une contradiction, mais en fait, c'est une contradiction qui n'en est pas une. En réalité, c'est un paradoxe sur lequel les poètes persans ont eux-mêmes beaucoup réfléchi.
Pourquoi ? Pourquoi ? Parce que s'il n'y a pas de mot pour dire… et le mot « El Fahm » qui veut dire l'agnose, ça veut dire précisément ce qui se donne à connaître, ce qui se révèle, ce qu'il est possible de révéler, je dirais, d'un secret plus profond. Et c'est là où je dis que ce n'est pas si contradictoire que cela avec le persan, parce que les poètes mystiques, dits réputés mystiques, en tout cas Ator, le premier de tous, eh bien, il va parler jusqu'au vertige, voire jusqu'à l'obsession, d'une chose qui l'intéresse au plus haut point, qui est le « Ser », le secret.
Alors, il n'y a pas un mot qui puisse conceptualiser ce que nous, on appelle mystique, mais il y a bien au cœur de la poésie mystique la question du secret, et pour le poète mystique, la question fondamentale, c'est comment rendre compte de ce secret sans le détruire, en le révélant, sans le révéler complètement non plus, et c'est ça la difficulté. D'ailleurs, il dit dans une de ses odes lyriques, « Si ma langue ne dit pas le pur secret de l'âme, je mettrai sur ma langue le sceau du pur silence ».
Dans la langue de Farid, qui est son prénom, donc il se dit lui-même, « Dans la langue de Farid, faite de perles rares, je mettrai un trésor sublime et éternel ». Et je pense que ces deux dystiques suffisent presque à poser le problème. « Si ma langue ne dit pas le pur secret de l'âme », en réalité, ce qui préoccupe Ator, et il le redira dans toute son œuvre lyrique et dans toutes ses grandes épopées spirituelles en verre, c'est que ce qui le préoccupe, le sujet qui l'intéresse, c'est précisément le secret de l'âme, ce qui est le plus caché du plus caché, le secret de l'âme étant aussi évidemment le secret du divin, puisque l'âme, dans d'autres poèmes, il nous dira « Moi je suis le corps, et toi, s'adressant au bien-aimé divin, tu es mon âme ».
Donc c'est la même entité, si j'ose dire, et c'est ce secret-là qui est au cœur de sa quête en tant que poète et en tant que mystique. Et c'est pour ça que je dis qu'il est le premier, parce qu'on nous dit par exemple que Saint-Noël, avant lui, a composé de la poésie mystique, non, il a composé de la poésie spirituelle, de la poésie religieuse, mais pas de la poésie mystique, car quand on lit attentivement l'œuvre de Saint-Noël, donc le grand prédécesseur, dit-on, d'Ator, qui a certainement influencé Ator, on voit que la préoccupation de Saint-Noël ce n'est pas le botten, l'intériorité, ce n'est pas le secret, c'est-à-dire précisément cet énigme de l'existence qui est au cœur de toute l'œuvre d'Ator.
Et d'ailleurs, il dit ailleurs, dans de nombreux poèmes de son œuvre lyrique, qui d'ailleurs est très peu étudiée, c'est très dommage, parce que son œuvre lyrique c'est quelque chose d'absolument extraordinaire et d'enivrant, il dit très souvent dans son œuvre lyrique que de lui jaillit du châtre, ou qu'il est château, c'est-à-dire qu'il est un diseur de paradoxes, il est un lieu où se révèle le paradoxe.
Donc son œuvre est un lieu où se révèle le paradoxe, selon la traduction désormais classique d'Henri Corbin, des locutions paradoxales. Et ce n'est pas pour rien qu'il dit ça, ce n'est pas pour rien parce que, évidemment, très souvent il dit aussi qu'il est une sorte de nouveau Hal Lodge, et nous savons bien que Hal Lodge est le premier grand château, le premier grand locuteur de paradoxes, mais aussi parce que, précisément, il éprouve sa poésie comme étant un lieu où ce qui est normalement caché, ce qui ne devrait pas être révélé, se dit.
Alors je m'explique, c'est que le châtre c'est une parole qui déborde du mystique dans un moment où il n'a plus le contrôle de ce qu'il est en train de dire, mais en général, ce qui déborde c'est précisément le secret de l'être, le secret de l'unité entre l'âme humaine et la divinité, essentiellement. D'où le plus célèbre des châtes étant celui de Hal Lodge qui disait « Je suis le vrai ». Précisément, il parle de cette identité entre l'âme et Dieu.
Beaucoup plus tard, Horfèz dira que c'est la raison pour laquelle il a été tué et qu'il n'aurait jamais dû le dire parce que c'est quelque chose qu'on n'a pas le droit de dire. Et ça m'amène à une autre idée que l'on retrouve chez Atoll, c'est que le poète, d'une certaine façon, est un voyeur parce qu'il est un château. C'est-à-dire qu'il va regarder le secret qu'il n'a peut-être que tout le monde n'a pas le droit de regarder et il va, encore pire, le révéler dans une parole qui va créer une commotion chez son auditoire et que c'est cette commotion qui est censée réveiller l'auditoire pour les mettre en branle vers précisément la même expérience de la vérité ou en tout cas de cette identité de soi au divin.
Mais alors, comment dire tout cela ? C'est très compliqué. Alors, soit ça se dit sous des paroles paradoxales, ces vérités cachées, profondes, qui relèvent de la pure intériorité.