Pour un bouddhisme occidental 2/2 ?
« Le Bouddhisme est une voie d’une extrême rigueur, rigueur comparable à celle empruntée par le christianisme !» nous dit Françoise Bonardel. Face à une société postmoderne qui favorise l’individualisme même dans sa spiritualité (développement personnel, spiritualité « à la carte ») et décontextualise systématiquement tout ce qu’elle touche :
- Le bouddhisme pratiqué en France est-il caricaturé ?
- Peut-il authentiquement représenter une voie vers l’éveil ?
- L’occident a-t-il su l’adapter à sa culture afin de le rendre aussi fécond qu’il ne l’est en Asie ?


Nous avons réunis Françoise Bonardel, Jean-Marc Vivenza et Bruno Bérard afin de répondre à ces questions et tenter de dissocier l'attrait de l’exotisme - et tout l’imaginaire "peace & love" - d’une authentique Quête spirituelle.
Une table ronde (de 2x 50 min) animée par Virginie Durand.
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Extrait de la vidéo
Je vais me tromper de parler d'intelligence fondamentale, la question que je me pose derrière c'est comment est-ce que je peux, grâce peut-être à cet esprit qui nous habite, nous occidentaux, cet esprit cartésien, critique, comment est-ce qu'à un moment donné je peux me reconnecter face à cette tradition qui est étrangère ? Est-ce que ça passe par le sacré, un retour au sacré ? Est-ce que ça passe par un retour, pourquoi pas la nature, par un retour à mes propres traditions religieuses ?
Est-ce que ça passe à une introspection personnelle de l'intérieur ? Quelles sont les pistes qui peuvent être proposées ? Il y en a une supplémentaire, c'est l'évacuation de tout ça aussi, qui n'est pas à écarter. C'est ce qu'on disait quand même tout à l'heure, il faut bien un point d'ancrage à un moment donné, c'est-à-dire un moment je crois où au fond, je serais presque tentée de reprendre une vieille formule d'Albert Camus, à un moment donné les décors s'écroulent, je crois qu'il dit ça dans le mythe décisif, les décors s'écroulent, la vie n'a plus de sens, il faut trouver une issue.
C'est exactement au fond l'idée du zen devant le mur, il faut percer le mur, parce que sans ça on ne peut pas continuer. Tout le monde a vécu ça, plus ou moins, un moment où tout craque. Et à cet égard, c'est aussi le moment favorable, alors aux dérives les plus terribles, mais aussi au retournement, aux conversions, au sens propre, les plus fortes. Alors parmi les hypothèses que vous envisagez, je crois qu'on ne peut pas en privilégier une plutôt que d'autres.
Simplement, on peut être conscient du fait que le bouddhisme offre des possibilités aux occidentaux nouvelles qui, pour partie, peuvent leur permettre de dépasser un certain nombre des contradictions ou des difficultés qui ont été les leurs, mais que ça ne se fera pas en soufflant dessus, en claquant des doigts. La reconnexion passe, à mon sens, à la fois par un ébranlement profond, authentique, sincère, risqué, comme dans toutes les voies spirituelles.
Le bouddhisme n'est pas une autoroute de la spiritualité soft, pas du tout, c'est une voie aride. On le voit bien chez les maîtres dans les histoires que l'on raconte aussi bien dans le zen que dans le bouddhisme tibétain. Les épreuves, n'est-ce pas, qu'endurent les aspirants qui veulent venir recevoir l'enseignement d'un maître. Donc on a un petit peu oublié ce côté abrupt du bouddhisme.
Je crois que ce serait pas mal d'y revenir, mais on oublie aussi qu'à partir de là, c'est un cheminement propre qui nous incombe et qui va impliquer des choix. Alors je parlais tout à l'heure de sacrifice, le mot aujourd'hui fait hurler parce qu'on ne veut plus rien sacrifier à rien, mais si on ne parle pas de sacrifice, en tout cas des choix, des engagements. Alors le sacré, la notion de sacré, moi je m'en méfie un petit peu parce qu'on a tendance, si vous voulez, actuellement dans la période où nous sommes et qui succède à une longue déchristianisation, à un anticléricalisme viscéral, etc., pour tout dire, à une perte du sacré, on a un peu tendance à penser que la spiritualité est le grand remède contre les religions et que le sacré, c'est ce qui va nous permettre d'entrer de plein pied dans une dimension merveilleuse où tout va être résolu.
Et on oublie que le sacré, c'est le mysterium tremendum aussi, n'est-ce pas, je m'envoie au texte de Rudolf Otto, en tout cas dans le contexte monothéiste, et que la notion même de sacré dans le bouddhisme pose problème. Je ne pense pas qu'on puisse parler dans le bouddhisme du sacré comme on en parle en Occident, et c'est un point sur lequel je me dissocierais, de ce point de vue-là, de Trungpa, parce que je crois que la notion de sacré telle que la tradition juive et chrétienne nous a habitués à le penser, l'islam aussi, bien sûr, mais enfin, c'est une autre direction.
Je ne pense pas que ça nous permette de comprendre en quoi, éventuellement, il y a du sacré dans le bouddhisme, il y en a, effectivement, mais je pense qu'il faudrait repenser la notion dans des contextes différents, de même que la notion mystique, la mystique bouddhique, bon, ce n'est pas Sainte-Thérèse d'Avila ou Angèle de Foligno, donc voilà. Bruno Bérard. J'aurais éventuellement deux pistes à suggérer, l'une sur la compassion, mais pour aller plus loin que le côté sentimental que ça peut avoir d'une façon générale, mais une compassion dans un bouddhisme le plus abouti, d'une certaine façon rejoint la charité, y compris dans ses caractères les plus métaphysiques éventuels, et peut-être que la rencontre de cette confession du bouddhisme dans une ère culturelle où la charité n'a pas toujours été un mot que je n'aurais même pas dû prononcer tellement il doit choquer de monde, ça peut être une piste pour rencontrer quelque chose, je pense.
Et puis une deuxième, et qu'on a dans l'islam par exemple, chaque surate commence par rappeler le Dieu tout miséricordieux et compassionné, je crois même. Donc on a une ouverture spirituelle possible et avec une référence dans l'ère culturelle chrétienne. L'autre idée serait, ou l'autre piste peut-être, c'est la vacuité. C'est un domaine extrêmement subtil et délicat, mais même pris de façon simpliste comme l'apophatisme ou comme le non-discours que le bouddhisme entend tenir sur Dieu, ou théologique, ou même cosmologique, c'est une sorte de vide et ou de négation de pénétrer dans une formulation affirmative des choses, peut aussi référer à une tradition de l'apophatisme, à une tradition d'un saint-Denis l'Européagite, donc de quelque chose qui a une réalité dans notre ère culturelle.
Peut-être c'est une analogie pas trop poussée, de dire que ça peut... ça fait deux pistes. Oui, je suis tout à fait d'accord avec vous et effectivement ce sont les deux piliers en quelque sorte, à la fois de la tradition chrétienne et bouddhique. Mais alors me semble-t-il à cette différence près que je ne vois pas en Occident, et à mon avis c'est une des difficultés majeures de l'implantation à la fois spirituelle et intellectuelle du bouddhisme, d'équivalent à ce couple étrange qui est le couple compassion-vacuité.
Parce que c'est une articulation