La face cachée de Merlin, de Isabelle Jourdan 

Les premiers mots du livre d’Isabelle Jourdan suscitent un grand intérêt et une grande attente : « C’est un livre qui révèle des secrets. Un livre iconoclaste qui dépoussière, qui bouleverse, qui dépouille Merlin de ses oripeaux romantiques pour le redécouvrir dans sa version originale, sans rien dissimuler. Il est loin d’être bon, il est loin d’être vieux, et il rit bizarrement… Mi-dieu, mi-diable, devin, sarcastique ou prophète inspiré de l’espoir breton, expert en transactions douteuses, annonciateur du Graal et écrivain contrarié, Merlin se complet dans l’équivoque, en grand-maître du double-jeu. »
La matière du Graal est immense et nous découvrons encore des textes oubliés (voir les travaux d’Emanuele Arioli notamment). Les variantes sont nombreuses et il convient de ne pas rechercher une cohérence absolue de l’ensemble.
Isabelle Jourdan, titulaire d’un doctorat de littérature médiévale, a publié plusieurs traductions de textes du Moyen-Âge. Elle sait naviguer dans ce complexe tissage littéraire. Il s’agit, dit-elle, « De nous faufiler dans l’enchevêtrement des versions et le foisonnement des suites, des plus extravagantes aux plus poétiques, des plus lyriques aux plus hilarantes. »

Elle ne revendique pas « l’exhaustivité », une exhaustivité d’ailleurs impossible, mais la loyauté dans ce qui est bien un « vagabondage », un « parcours confidentiel » qui se révèle très initiatique, comme il se doit serait-on tenté de dire.
L’ouvrage débute avec un écrit de Geoffrey de Mommouth. Avec beaucoup de talent, il croise deux légendes, l’une irlandaise, l’autre écossaise, pour donner corps à ce Merlin dans un texte à vocation prophétique. Puis, Isabelle Jourdan nous conduit, avec quelques bifurcations éclairantes qui font miroirs, dans les méandres des aventures de Merlin et de ses protagonistes, à travers la littérature qui suit ce premier texte. L’adultère, réelle ou magique (les incubes rôdent), tient une place fondatrice dans ces épisodes. Beaucoup d’éléments à haute portée symbolique sont identifiés par Isabelle Jourdan qui laisse le plus souvent au lecteur le choix de l’interprétation.
Avec Robert de Boron,  Merlin devient un « champion chargé de combattre l’Antéchrist ». Isabelle Jourdan dresse un parallèle éclairant entre Merlin et le Christ. De texte en texte, elle nous entraîne dans le labyrinthe des mythèmes avec beaucoup d’humour et de perspicacité pour réveiller notre sagacité, indispensable pour à la fois jouir de cette littérature et l’explorer afin d’en extraire les secrets, les faux et les vrais.
« On ne sait plus vraiment qui est qui, confie-t-elle, et dans quelle version on a déjà rencontré ça… Il y flotte un vague parfum mêlé de familiarité et d’incertitude, on perd un peu le fil et on accepte le vertige des reflets, des retours, des à-côtés. C’est bien là le véritable enchantement : le plaisir de ce kaléidoscope séduisant et trompeur. Tous ces secrets de famille si mal gardés, avec Merlin pour grand prêtre, tissent un réseau trouble et hypnotique par lequel on se laisse volontiers happer. »
Bien des regards peuvent être portés sur ces aventures, littéraire, psychologique, philosophique, alchimique…, ils sont tous légitimes si la loyauté mise en avant par Isabelle Jourdan est bien présente.

Source : La Lettre du Crocodile

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