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L’art chez H.P Lovecraft de Jacky Ferjault

Jacky Ferjault poursuit son travail passionnant et érudit sur Lovecraft et son œuvre avec sa précision habituelle. Cette fois, il est question de la place de l’art dans la vie et les écrits de Lovecraft. Nous savons déjà que « l’ermite de Providence » ne fut en rien un ermite mais fut pleinement acteur de la vie de son époque.

L’ouvrage débute par l’art épistolaire. Lovecraft produisit une correspondance considérable que Jacky Ferjault qualifie avec raison d’art. Lovecraft écrira beaucoup à ses correspondants au sujet de la littérature mais aussi de la vie quotidienne et de ses aléas.

Lovecraft s’intéressera à l’art, à tous les arts. L’ouvrage étudie la question par champ artistique. Après l’art épistolaire, nous trouvons ainsi les magazines et les fanzines, la littérature en prose, la poésie, la cinématographie, le théâtre, le théâtre radiophonique, la magie et l’occultisme, l’architecture, les arts picturaux, la sculpture et la musique.

Lovecraft investit tout ce qui se présente ou presque, il s’en nourrit, il dissèque, il inclut ou il exclut. Il a souvent des opinions très tranchées, passe sans doute à côté de dimensions profondes mais va aussi chercher la beauté ou la profondeur là où peu font l’effort.

Ses intérêts multiples sont l’occasion d’échanges nombreux, notamment épistolaires.

Ainsi, il écrit à son illustrateur et ami Willis Conover, au sujet de la magie et de l’occultisme : « La tradition magique à laquelle croient les gens superstitieux, et qui perdura depuis l’Antiquité jusqu’au Moyen-Age, ne fut en vérité rien de plus qu’un ensemble d’invocations puériles et de formules d’évocation des démons, etc, augmentée de systèmes de spéculation aussi arides que les philosophies orthodoxes. »

Ses jugements sont souvent très tranchés mais cela ne l’empêche pas d’investir le domaine. Il s’intéressa avec passion aux procès de sorcellerie, chercha à confronter les témoignages avec son scepticisme. Il entra également en contact avec Harry Houdini avec qui il collabora à divers projets jusqu’à la mort de Houdini le 31 octobre 1926.

La sculpture tient une place mineure dans son œuvre. Ce n’est pas le cas de l’architecture et de la musique. Tous ces arts s’inscrivent dans sa vision de l’esthétisme :

« Mon point de vue personnel à l’égard des questions d’esthétique a toujours été basé sur la crainte devant le mystère du cosmos. La sensation dominante a été une sorte d’émerveillement extatique devant les étendues insondables de l’espace obscur et les joyaux scintillants des nébuleuses, du soleil, des planètes. Parmi ce drame kaléidoscopique, immortel, et sans limite du temps et de l’espace infinis, tout ce qui est terrestre et humain paraît se rétrécir jusqu’à devenir insignifiant. Il y a, à mes yeux, une sorte d’affreuse ironie dans la simple affirmation du point de vue humain. […] J’aime considérer l’univers comme une intelligence cosmique isolée en dehors du temps et de l’espace. Sympathiser non seulement avec l’homme, mais avec les forces opposées à l’homme ou avec des forces qui n’ont rien à voir avec l’homme et ne se rendent pas compte qu’il existe. »

Jacky Ferjault nous montre que Lovecraft « a puisé aux sources mêmes de l’architecture existante pour bâtir ses mondes, personnalisés, parfois embellis et souvent distordus à nos yeux, pour notre plus grand plaisir de lecteurs. »

Son rapport à la musique est plus complexe. Attiré par la musique très jeune, il en vit très mal les contraintes. Il finit par détester la « Musique sérieuse » tout en reconnaissant sa valeur esthétique pour se réjouir de la frivolité des opérettes ou opéras légers. Dans son rapport à la musique et à l’art en général, Lovecraft recherche une authenticité. Il ne se laisse éblouir ni par la technicité ni par la théorie.

« L’expression sincère et artistique d’une beauté visible, dit-il, si elle est pleinement et loyalement rapportée sans extravagances ou maniérismes tapageurs, est toujours d’une valeur authentique qu’elle soit ou non moulée dans une époque particulière. Le meilleur art est intemporel – indépendant de toute époque, mais réduit à une simplicité et à une plénitude qui appartient à tous… »

Ce livre démontre combien et comment Lovecraft interrogeait toutes les formes d’expression humaine, toujours en quête du caché en l’être humain comme dans l’univers. Il s’intéressait avec intensité aussi bien à ce qui l’attirait qu’à ce qui le repoussait. Une telle démarche permet de mieux connaître le monde et de mieux se connaître. Il existe une psychologie lovecraftienne.

Auteur : La Lettre du Crocodile