Réinterprétation de l'ésotérisme occidental en Turquie
Saviez-vous que les guildes de métiers dans l’empire ottoman - et le monde perse - avaient été structurées par des confréries soufies ? Il n’est dès lors pas étonnant de constater que dans les nombreux échanges qu’occasionna les XIXème et XXème siècle, l’ex « empire ottoman », devenu Turquie se passionna pour l’ésotérisme occidental. « Le regard des turcs fonctionna tout d’abord sur le mode la reconnaissance », nous dit Thierry Zarcone. Une reconnaissance d’un « quelque-chose » qui existait de manière endémique, chez eux, depuis fort longtemps. Ainsi le magnétisme animal ou le spiritisme d’Allan Kardec furent expérimentés en 1920 à l’université d’Istanbul.
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Les amulettes, pierres-serpent connurent un regain d’intérêt. Le symbolisme des sociétés secrètes occidentales telle que la franc-maçonnerie fut scruté, analysé et de nombreux turc se passionnèrent à l’idée de tisser un certain nombre d’analogie entre « Orient » et « Occident », « ésotérisme oriental » et « ésotérisme occidental ».
Par la suite, nous dit Thierry Zarcone, cette « reconnaissance » s’est muée en « réinterprétation »…
Réponses de Thierry Zarcone dans cet exposé de 47 min. enregistré lors du dernier Colloque Politica Hermetica à la Sorbonne (Paris).
Extrait de la vidéo
En premier lieu, je vais vous dire 2-3 mots sur le titre, donc en reconnaissance et réinterprétation, pour une raison bien simple, c'est que le regard des Ottomans, donc des Turcs-Ottomans, sur l'osciautérisme chrétien, donc du XIXe siècle au XXe siècle, fonctionne donc sur le mode de la reconnaissance. C'est un ensemble de recherches, c'est plusieurs, au moins 2 décennies de recherches qui m'ont permis de le constater.
Donc reconnaissance, en effet, dans l'esotérisme, chez les esotéristes occidentaux, de certains éléments, d'idées, de pratiques, de rituels, qui pensent, et qui sont parfois très proches de ce qu'ils pensent, donc ils pensent qu'ils existent aussi chez eux. Donc il y a reconnaissance de quelque chose qui leur appartient chez l'autre. En fait, cette reconnaissance aussi, elle va, non seulement, il y a dans un premier temps une reconnaissance, mais elle va être alimentée par une recherche, donc, d'analogie entre Orient et Occident, une recherche de correspondance, donc, entre les esotérismes d'Occident et certaines formes, donc, de gnose ou de mystique musulmane chez les Ottomans.
Alors c'est un phénomène que l'on retrouve aussi, je parlerai surtout du monde ottomans, c'est celui sur lequel je peux accéder aux sources, mais c'est un phénomène qui se retrouve aussi, par exemple, dans le monde arabe et particulièrement en Iran aussi.
Cet esotérisme occidental, il est reconnu et compris. Et il y a une autre phase, une phase, donc, supplémentaire, on pourrait dire finale, une étape, donc, secondaire, oui, que l'on peut décrire comme un syncrétisme ou une hybridation.
C'est l'étape, donc, où cette reconnaissance se renforce dans la réinterprétation. Bon, là, on trouve des termes qui sont utilisés par des anthropologues comme Bastide, dont on a parlé déjà.
Donc, c'est une étape de reconnaissance qui devient une étape fortement marquée par la réinterprétation, donc, de cet esotérisme occidental et qui sera ensuite, dans certains cas, recomposée avec l'esotérisme oriental, donc, pour donner, dans un cadre nouveau, pour donner des formes d'hybridation ou de syncrétisme.
Alors, là, je vais vous prendre quelques exemples pour essayer un petit peu de vous démontrer, donc, cette hypothèse. Dans des domaines aussi divers, donc, la lecture orientale du magnétisme, du spiritisme, l'intérêt pour les sociétés secrètes comme la franc-maçonnerie en particulier, et puis d'autres formes de pensée, donc, d'esotérisme occidental qui ont intéressé les Ottomans et qui ont été un petit peu relues.
Alors, dans un premier temps, ce qui est intéressant, c'est ce que j'appelle les lectures orientales du magnétisme. Au milieu du 19e siècle, un auteur arménien, Dismir, qui s'appelle Calloust Constant, je pense que Constant était son nom de plume dans les textes qu'il a écrits en français, parce qu'il a écrit des petits textes en français, publie, donc, dans la revue du magnétisme qui est publiée à Genève.
Alors, cette personne, on ne sait absolument rien d'elle. Il vit au milieu du 19e siècle. On sait, par contre, qu'il est membre de la société asiatique de Paris. Donc, il fréquente le milieu des orientalistes. Donc, c'est un chrétien, parce qu'il est arménien, Dismir. Et c'est aussi un représentant de la société française du magnétisme.
Alors, c'est tout à fait par hasard, en dépouillant la revue du magnétisme, que j'ai découvert ces articles. Alors, ils m'ont tout à fait intéressé, puisqu'ils faisaient référence à la Turquie. Et là, alors, dans un premier temps, ils ne m'ont pas intéressé, parce que c'était une relecture, un peu, que je trouvais farfelue, donc ils n'intéressaient pas le type de travaux très précis que je faisais dans le temps, mais qui se révèlent extrêmement intéressants lorsqu'on se pose la question du regard, donc, des orientaux.
Puisque, bon, quand on dit monde ottoman, le monde ottoman, ce n'est pas un monde uniquement de musulmans, c'est un monde aussi de chrétiens, de juifs. Donc, ce qui était intéressant, c'est de voir la réaction de ces chrétiens aussi.
Notre personnage, Calloust Constant, publie, en 1863, quelques articles, dont dans la revue, en fait, c'est la revue Le Magnétiseur, ce n'est pas le journal du magnétisme, donc Le Magnétiseur de Genève.
Alors, son article s'intitule Le Magnétisme en Turquie, l'Okumak, la Gotel. Okumak, c'est un terme turc qui signifie faire lire, et la Gotel, c'est un terme arménien qui signifie prier.
Alors, il publie d'autres articles aussi sur les médecines qu'il appelle traditionnelles turques, et les amulettes, dont son article, c'est L'Orient du Nazar. Le Nazar, c'est le regard, c'est le mauvais sort, ou alors le fait de relever un mauvais sort.
Donc, L'Orient du Nazar et ses prophédactiques, donc tout ça publié en 1860. Ce qui est intéressant, c'est ce qu'il nous dit, et son regard et son interprétation.
Alors là, je le cite.
Les magnétistes d'Europe seront bien étonnés d'apprendre que les orientaux magnétiseurs magnétisent presque de la même manière qu'eux.
En Orient, si quelqu'un tombe malade du Nazar, c'est le mauvais œil, ou de quelque autre maladie, les gens du peuple turc ou chrétien recourent à la magnétisation, appelée généralement Okumak, qui veut dire faire lire.
Les Arméniens l'appellent Agotel, c'est-à-dire prier. Je vais plus loin.
Nous qui sommes nés et élevés dans un petit coin de l'Asie, nous tâchons de soulever un peu le voile qui cache à nos yeux bien des faits étranges, mal compris et réputés sottises par les esprits forts.
Nous disons aussi sans hésitation aucune que l'Agotel est réellement ce qu'on nomme en Europe magnétisme animal.
Cette découverte n'aurait donc pas été faite en Occident, car elle existe en Orient dans les temps immémoriaux.
Constant nous décrit cette technique de guérison, telle qu'elle est utilisée, dit-il, par les magnétiseuses arméniennes de Smyrne.
Alors il s'appuie sur quatre gravures au trait, représentant les quatre positions principales de cette technique, qu'il a demandé à un peintre arménien donc de dessiner.
Et c'est un des premiers témoignages tout à fait intéressants sur les techniques.
Vous allez voir parce qu'en fait l'idée c'est qu'il interprète comme technique magnétique, de magnétisme je vous référais, en fait une forme de thérapie turque inspirée donc par le chamanisme d'Asie centrale.
Alors voilà les gravures qu'il fait faire. Donc il montre les différentes techniques. Alors vous voyez sur la gravure, dans le coin en bas à droite, donc c'est Okuma Karu.
Donc Okuma comme il l'a dit c'est faire lire et Karu c'est une vieille dame en fait.
Et à côté un Arménien, désolé je ne sais pas l'arménien, on ne peut pas apprendre toutes les langues, ce serait Lagautel, donc la technique de prière.
Alors il précise aussi dans ces détails, donc il dit, ce sont là de véritables passes. Donc il retrouve les passes des magnétiseurs.
Mais le peuple n'en connaît point toute la valeur scientifique.
Alors Constant donne quelques précisions toutefois qui indiquent que ce type de guérisseur est lié, donc comme je vous l'ai dit, à une tradition de thérapeutes anatoliens bien connues, dont l'art de guérir est hérité du chamanisme asiatique, mais dont la transmission est encadrée par un rituel à caractère confrérique et soufie.
En fait j'ai trouvé là des images donc d'une technique étudiée qui est ni plus ni moins qu'une technique donc chamanique, c'est-à-dire où on fait, on invoque des esprits, afin que les esprits vous aident à guérir le malade. Ce sont des théories de la maladie propre au chamanisme.
Alors là c'est décliné sur un mode anatolien, c'est-à-dire que c'est assez simplifié, il n'y a pas de grande gesticulation non de chamanes.
Ça se réduit donc à des pas si vous préférez, mais cela est encadré, il y a eu un syncrétisme donc proprement anatolien qui s'est fait, cette technique est encadrée dans un cadre purement soufie, avec des transmissions, des règles, des chaînes de transmission, et des pratiques donc de transmission par le fameux serment de main. Alors Constant lui ignore tout ça, il pense que c'est seulement les pratiques de ces guérisseurs.
Mais néanmoins, ce qui est intéressant au regard de Constant, c'est qu'il estime que cette technique là, il a si vous préférez découvert dans les théories du magnétisme occidental, une explication un petit peu rationnelle d'une pratique existant en Orient depuis longtemps.
Vous voyez cette espèce de regard en même temps éclairant sur l'Orient.
Par exemple il nous dit, là où j'ai pu relever un détail qui montre bien qu'on a affaire à cette technique anatolienne, où sont hybridés le soufisme et le chamanisme, alors je cite Constant, L'initiation, dans ce type de groupe de guérisseurs, ne consiste pas seulement dans l'indication des prières et des passes, mais il est de rigueur que l'initiateur donne à la fin de l'initiation une poignée de main à son disciple, et c'est ainsi, disent les vieilles, que le pouvoir et la force de la gautin, de la prière, se transmettent.
Alors c'est naturellement un rituel soufie hérité donc du premier serment de main entre Mahomet et ses premiers fidèles.