Louis Massignon, un regard nouveau sur l’Islam

"Connaitre l’expérience spirituelle de l’autre" telle fut la vocation que le jeune Louis Massignon, alors encore agnostique, embrassa lorsqu’il fit la découverte de la vie du soufi Hallaj, crucifié en 922 à Bagdad. Massignon se trouve alors en pleine période coloniale, dans les années 1900, et les intérêts économiques et politiques monopolisaient l’attention de tous. En effet, à cette époque, rare étaient les occidentaux à réellement tenter de pénétrer "la spiritualité de l’autre" : l’Islam. Massignon fut l’un d’entre eux. 

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Pierre Lory souligne que dans l’œuvre de Massignon, la notion d’expérience occupe une place centrale : pour Massignon, la spiritualité se doit d’être incarnée, expérimentée, et non pas demeurer un vernis culturel ou social. C’est cette dimension "mystique" qui confère à l’œuvre de Massignon une aura supérieure à celle d’un simple universitaire de renom…
Souhaitez-vous découvrir l’œuvre de Louis Massignon et en particulier l’étude qu’il fit du mystique Hallaj ?
Voulez-vous comprendre pourquoi Louis Aragon déclara à la mort de Massignon en 1962 :  "Un des hommes qui signifient la France vient de disparaître" ?
Louis Massignon, un regard nouveau sur l’IslamLouis Massignon, un regard nouveau sur l’IslamEléments de réponse de Pierre Lory dans cet exposé de 37 minutes, et enregistré au Forum 104. Nota bene : pour découvrir l’œuvre de Louis Massignon, nous vous recommandons le recueil de 178 textes dirigé par Christian Jambet paru chez Bouquins Laffont : Ecrits Mémorables de Massignon.

Extrait de la vidéo

Le propos va porter sur l'oeuvre de Louis Massignon, un regard nouveau sur l'islam. Louis Massignon a été un des principaux islamologues du XXe siècle. Il a été professeur au Collège de France à partir de 1926, et puis directeur d'études à l'école pratique des hautes études jusqu'en 1954. Et jusqu'à sa mort en 1962, il n'a pas arrêté de publier des textes décisifs sur la pensée musulmane, principalement sur la mystique musulmane, mais également aussi sur la grammaire arabe, également aussi sur l'islam contemporain, sur les mouvements de réforme, et de façon générale sur ce que la culture arabe et musulmane peut donner comme dimension spirituelle.

C'est parmi ses principaux livres, on retiendra sa thèse, la passion de l'hallaj, martyre mystique de l'islam. La passion est à entendre ici dans le sens christique, puisque l'hallaj a été mis à mort et crucifié, comme on verra tout à l'heure. Signalons également la réédition et parfois l'édition d'articles et de textes de conférences en 2009, sous le titre écrit mémorable en deux volumes. Ce sont des textes de Massignon très bien choisis et présentés sous la direction de Christian Jambé, et qui nous offrent alors un panorama très vaste de 178 textes parmi les plus profonds de cet islamologue.

Ceci dit, et c'est pour ça que Massignon nous intéresse, l'oeuvre de Massignon dépasse de loin celle d'un simple universitaire de renom. Massignon a aussi été un homme d'action. D'abord, il a été un protagoniste de la présence française dans le monde musulman, il a été officier durant la première guerre mondiale, et il a rencontré le fameux Laurence d'Arabie lors de leur entrée à Jérusalem en 1918. Par la suite, il était non seulement universitaire, mais également conseiller de pas mal de milieux coloniaux ou diplomatiques, et à l'époque des années 50, à l'époque des indépendances, il s'est montré militant pour la cause du respect du droit au Maroc et en Algérie, au moment de la guerre d'Algérie.

Massignon n'était pas en ce sens un anticolonialiste, il a été au service des entreprises coloniales françaises, simplement il était passionnément attaché à ce qu'il appelait la parole donnée par la France au peuple musulman qu'elle s'était engagée à diriger sous la forme de protectorat, comme au Maroc, ou de mandat comme au Liban, en Syrie. Et à partir du moment où ce droit était foulé, comme ça a été le cas au Maroc avec l'exil du roi Mohamed V, ou bien en Algérie, donc il a pris position courageusement pour que le droit des populations musulmanes soit reconnu par la France.

Et qui plus est, Massignon est une personnalité considérable de la pensée chrétienne contemporaine. C'est-à-dire que c'est lui, parmi d'autres, par rapport à l'islam, c'est lui qui a commencé la réflexion sur l'autre, c'est-à-dire que comment peut-on intégrer dans une optique théologique chrétienne la spiritualité de l'autre, la spiritualité musulmane. Il a étudié toute sa vie des œuvres magnifiques de très grands mystiques musulmans, de très grands spirituels poètes musulmans, et donc il a travaillé, il a milité pour que cette spiritualité soit reconnue à l'intérieur même de l'Église catholique.

Massignon était un membre d'autant plus fervent de l'Église catholique qu'il était un agnostique dans sa jeunesse, converti dans des circonstances dramatiques en 1908 à l'occasion d'une expédition archéologique en Irak où il avait été pris prisonnier et menacé. Et donc dans ces circonstances dramatiques, il a connu ce qu'il a appelé la visitation de l'étranger, avec un E majuscule, qui a abouti à sa conversion au catholicisme, mais au climat d'amis musulmans.

Et c'est pour ça qu'il a toujours gardé une profonde reconnaissance envers ses amis musulmans et l'islam de façon générale. Et toute son œuvre d'islamologue a été dirigée avec un immense respect pour cet objet d'étude et pour toutes les valeurs musulmanes qu'elle pouvait transposer. Massignon est le premier qui a œuvré pour ce qu'on appelle maintenant le dialogue islamo-chrétien. Lui-même avait un réseau d'amitié extrêmement étendu et élevé, à la fois dans les milieux musulmans qu'il connaissait très bien, parmi les intellectuels égyptiens ou maghrébins notamment, et du côté catholique qu'il connaissait également, parmi les grands théologiens et des grands dignitaires.

Et notamment, il a eu des rapports assez étroits avec le cardinal Montigny, futur pape Paul VI. Bref, c'est sous son influence qu'une impulsion a été donnée pour une reconnaissance des valeurs spirituelles au sein de l'Église, dont on a des traces jusque dans les textes du Concile Vatican II. Mais ici, ce qui nous intéresse, ce n'est pas le dialogue théologique, c'est plutôt comment entrer en contact avec l'autre lorsqu'il s'agit de religion.

Comment est-ce qu'on peut rendre compte d'une religion qui n'est pas la vôtre, en tant que savant ? Les termes du dialogue islamo-chrétien sont des termes théologiques, mais la question que j'aimerais aborder ici, c'est comment est-ce qu'un savant, un universitaire qui donnait des cours au Collège de France et des conférences dans de très nombreux endroits en France et à l'étranger, comment pouvait-il rendre compte de cette expérience spirituelle, qui n'était pas la sienne ?

Massignon a une œuvre extrêmement importante de ce point de vue-là. Il a fait école, c'est-à-dire que de son vivant, et après lui, un groupe important d'islamologues de renom ont pris la relève, comme Roger Arnaldez, Paul Nouillat, Louis Gardé, Georges Anawati et bien d'autres. C'est-à-dire que son travail académique a donné une impulsion à un nouveau regard sur l'islam de la part de beaucoup de savants français ou francophones.

Et l'influence de Massignon, d'ailleurs, dépasse de très loin les milieux simplement catholiques. Il a eu un impact sur beaucoup de ses contemporains. On peut citer à titre d'exemple Henri Corbin, qui était aussi islamologue, enfin philosophe de l'islam, Jacques Berck, qui était plutôt sociologue, et plusieurs intellectuels musulmans, comme notamment Ali Chariati,

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