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Marguerite Porete. Les dits de la femme qui brûle de Jean-Yves Leloup

Disons-le d’emblée, Marguerite Porete n’est guère ici plus qu’un prétexte à un nouveau développement de la pensée de Jean-Yves Leloup. Les paroles de la célèbre béguine, brûlée le 1er juin 1310 par l’alliance maudite entre le Roi Philippe le Bel et le Pape Clément V, servent de point de départ à ses propos sur les thèmes habituels de l’auteur.

Jean-Yves Leloup rend certes un hommage à cette mystique exceptionnelle que d’aucuns qualifieront abusivement d’hystérique mais le commentaire tend à diluer la force de la parole. Fallait-il prendre le risque ? Oui, bien sûr. Le propos intelligent de Jean-Yves Leloup est loin d’être stérile. Les passerelles culturelles et tant les « explications » que les « implications » portent de nombreux fruits. Mais qu’il soit clair que c’est « du Jean-Yves Leloup » qui occupe les pages de ce livre, davantage que la profonde lumière, si difficile à saisir dans notre monde, de Marguerite.

L’auteur en est d’ailleurs conscient, qui se défend par avance, parlant « d’échos » plutôt que d’interprétation :

« On jugera sans doute ces « échos » infidèles à la pensée de Marguerite. On me reprochera de ne pas prendre le parti de la victime (victime des flammes du fanatisme et de l’incompréhension ou des flammes de son propre feu ?). On ajoutera encore que je me sers de Marguerite comme prétexte pour exposer ma propre expérience, que je m’avance « masqué » derrière ce beau visage de femme ; que je ne suis qu’un loup qui se déguise en brebis. »

Probablement le lecteur trouvera satisfaction à ne lire d’abord que les paroles de la béguine qui parsèment ce livre, à s’en imprégner dans le silence, avant de reprendre les commentaires de Jean-Yves Leloup qui font cheminer sur un autre mode que la fulgurance. Un exemple avec la question des vertus ainsi introduite par Marguerite Porete :

« … Vertus, je prends congé de vous,

pour toujours.

J’en aurai le cœur plus libre

et plus gai. »

Jean-Yves Leloup nous invite à dépasser la mise en œuvre dualiste de la question : « Nos vices et nos vertus, dit-il sont des vices et des vertus d’ensommeillés, presque des rêves, nous ne savons plus ni pécher ni nous repentir, jouir de la considération des doctes ou des crapules, selon le milieu où on se trouve, suffit à justifier nos petits vices comme nos petites vertus. » Il interroge notre médiocrité ordinaire à la lumière de la béguine :

« Marguerite semble ici avoir exploré le fond vicieux de toute vertu et le fond vertueux de tout vice, pour aller au-delà, pour demeurer dans la seule réalité qui compte : la béatitude insubstantielle, injustifiable du fond ; injustifiable parce qu’insubstantielle, mais nous, nous qui restons à mi-chemin de notre exploration du vice, nous n’en connaissons pas la vertu qui est de nous épuiser la raison et les sens et de nous en dégoûter. Notre vice restera un vice avec ses médiocres satisfactions et plaisirs ».

Bien souvent, au fil des pages, Jean-Yves Leloup, placera devant nous l’image des petites compromissions dualistes au sein de la personne conditionnée pour mieux orienter vers le soi ou le divin, vers l’amour qui est au cœur de l’ouvrage et justifie le choix de Marguerite Porete et de son amour brûlant, la Grâce même.

Marguerite Porete manifeste pleinement une non-dualité totale :

« Comment l’âme pourrait-elle avoir un vouloir, puisque Claire connaissance, connaît qu’il y a un état entre tous, que la créature ne possède si ce n’est par rien-vouloir. »

Difficile alors de commenter sans réintroduire l’ombre de la dualité, et pourtant :

« L’état « sans » :

sans pensée,

sans vouloir,

sans désir,

sans regrets,

sans projets,

sans avoir,

sans apparences,

sans pouvoir, sans moi, sans ego,

est-ce l’état du cadavre ?

ou l’état de celui qui est sorti du tombeau ? »

Les nombreuses références de Jean-Yves Leloup enrichissent son propos et renforcent l’intention, pointer vers l’au-delà de Dieu d’un Maître Eckhart contemporain de la Béguine, dépasser les concepts et ce qui peut se mettre en mots.

« En peu de mots, remarque justement Jean-Yves Leloup, Marguerite nous rappelle la non dualité ou la non opposition entre le non manifesté et le manifesté, le caché et l’apparent, c’est le même Dieu, c’est l’infini Bonté.

Tout alors est théophanie, tout nous « montre » Dieu, il n’y a rien qui puisse être hors de Lui, rien de fini n’est hors de l’infini. Le visible et l’invisible ne sont pas « deux » réalités séparées mais l’intérieur et l’extérieur de l’Un. »