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Le petit métaphysicien illustré

Ne nous laissons pas prendre par le titre, cet ouvrage est aussi remarquable qu’il est exigeant.

Jean-Charles Pichon (1920-2006) est un quasi inconnu aujourd’hui malgré une œuvre aussi riche et variée qu’importante pour la pensée. Romancier, poète, auteur dramatique, dialoguiste, philosophe, il est l’un des rares penseurs capables de mettre son érudition au service d’un modèle intégral.

Dans ce livre, il étudie l’évolution humaine à travers les cycles qu’elle manifeste. S’il s’inscrit ainsi dans les pas d’un Mircéa Eliade ou de quelques autres auteurs traditionnels, il va bien au-delà par son questionnement et sa démarche des explorations linéaires et temporelles.

Ce manuel de métaphysique permet d’appréhender les concepts qu’il a introduits pour rendre dynamique son modèle théorique. Il conçoit ainsi une machine à penser rigoureuse nourrie du langage des noms, des nombres et des signes. Une méta-machine plutôt puisqu’elle est destinée à mettre en évidence les mécanismes, les interactions mais aussi les erreurs d’autres machines à penser comme celles de Goethe, Joachim de Flore, Kafka, Duchamp, Artaud… autant de regards posés sur le monde, autant de lucidités diverses.

L’essai est aussi porteur d’un art de vivre qui allie poésie et rigueur encyclopédique. Si Jean-Charles Pichon renvoie dos à dos l’Eglise et le scientisme, c’est pour mieux contribuer, tout en s’en gardant farouchement, à une alliance du religieux et de la science, le première parce qu’elle relie, la seconde parce qu’elle dénoue.

L’ouvrage lui-même est impossible à présenter. S’il est organisé scrupuleusement en cinq parties, la pensée y est spiralaire. Procès, figures, lois, forme-vide… préparent l’élaboration d’une scholastique machinale mais c’est son utilisation des verdicts zodiacaux qui demeure la plus étonnante et la plus riche en perspectives créatrices.

Quel est l’un des enjeux ? Il est dramatique :

« En effet, le monde où je vis – disons pour simplifier, le monde de l’homo sapiens – ne peut prendre au sérieux que ces deux espèces d’esprits : celui qui croit SAVOIR, ou le pouvoir un jour, et celui qui renonçant à cet espoir, prétend ne pouvoir qu’ADORER. Rationaliste le premier, et agnostique, sinon clairement athée ; religieux, le second, ou réaliste (irrationnel), sinon parfaitement mystique.

Mais le quêteur que je dis, que je suis, ne se vantera pas d’être des uns ou des autres (…)

Mille ou dix mille, depuis que l’homme pense ont connu ce destin de failli, assassinés ou enfermés dans des asiles, proscrits et condamnés à la faim, au suicide, dont les œuvres, longtemps après leur mort, distraient l’oisif et le curieux. De ce ou de ces millier(s), quelques douzaines émergent, assez talentueux pour avoir à la fois excité le savant et rassuré le craintif : en notre époque, ceux que j’ai cités et suivis : un Valéry ou un Bergson, un Heidegger ou un Simon, en « coiffant » des dizaines d’autres, incompris ou maudits.

Ceux-là, où en sont-ils ? Quel est leur mot ultime, par lequel ils ont cru étreindre le secret ?

Ils n’ont, d’une manière ou de l’autre, que répété l’ultime message des Talents du siècle dernier : Poe et Baudelaire, Nietzsche et Rimbaud, qui, eux-mêmes, n’avaient que redonné les clés trouvées par un Kant, un Joseph de Maistre, un Goethe, un Hölderlin. Pratiquement sans fin, en remontant le temps…

Rappelons-nous cependant ce qu’ils disent, puisque toute autre piste nous fait défaut. »

Traquer ces traces merveilleuses, qui font signe à travers ceux capables de les suivre, dans l’histoire, renvoie à une métahistoire qui fait sens dans le rapport quotidien de la conscience avec ce qui se présente :

« CELA EST LA (dans cet ensemble) PLUTÔT QU’UNE AUTRE CHOSE.

Pourquoi ? Parce qu’il existe, à tous niveaux de perception et de conception, d’informatisation et d’actualisation, UN SYSTÈME DE SYMBOLE METAPHYSIQUE, dans un sens symbolique ou dans un sens physique de l’être.

Ce qui répond plutôt à la question : comment ?

Comment ? Par LA MACHINE A FAIRE DES DIEUX qu’est tout objet, y compris JE, tantôt quelque Système (où jouent plusieurs ensembles), tantôt cet Ensemble-là, dont dissertent plusieurs systèmes. Ce qui répond plutôt à la question : Pourquoi ? »

Ce livre, sans fin, formidable remise en cause de nos certitudes, est une quête de la fusion parfaite au sein même d’une imperfection et malgré une impossibilité de fait dans la dualité, reconnues telles par une lucidité implacable.