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Journal d’une tantrika ou le doux saisissement de l’amour

Voilà un témoignage essentiel, rare, profond et vivant sur un domaine si incompris, le tantrisme. Comme beaucoup d’autres dont Eric Baret dans son livre Corps de silence paru aux éditions Almora, Sahaj Neel affirme et démontre que le « tantrisme n’a rien à voir avec la sexualité au sens courant du terme, avec le rapport sexuel plus exactement ».

Le tantrisme est une voie de réalisation de notre nature non duelle. Sa caractéristique est l’union de la Conscience et de l’Energie. Aucun des aspects de la personne - émotions, désirs - n’est nié. Le tantrika profite de tous les instants de la vie pour en faire une expérience d’expansion de la conscience (spanda) et d’union avec la vacuité (shunyata). L’aspiration est de retrouver la plénitude du monde incluant toute manifestation. « Disparaître pour laisser la place libre à l’apparition de la source de tout, sans aucun effort est l’enseignement de ce mot (tantra) ».

Sahaj Neeel, est engagée dans des enseignements tibétains, advaïtins, taoistes et balinais depuis plus de 30 ans, elle est aussi danseuse sacrée de l’Inde. Son journal nous invite à découvrir son ressenti intime du doux saisissement de l’amour. Cette voie s’adresse à « ceux qui ont le courage de se laisser saisir par l’amour, par les limites qu’il révèle, par celles qu’il fait disparaître, par la puissance de la vie rencontrée dans leur corps et son incommensurable spatialité libre ». Pour Sahaj Neel la clé de voûte de la recherche est cette  phrase de Lalita, yogi du Cachemire : «  Tout le monde veut lâcher prise, mais comment lâcher prise si on ne tient pas les choses, si l’on ne touche pas les choses en pleine conscience, dans l’ouverture totale du Cœur ? ». « Vivre la profondeur des lois de notre nature inaltérable, insaisissable et amoureusement libre » est le défi de Sahaj Neel et de tous les tantrikas. Cette aventure ouvre l’être à l’infini car « Lorsque tu touches profondément, tu n’as plus besoin de lâcher prise, cela s’opère naturellement. Le monde est fait pour être traversé en pleine conscience, il n’y a aucun détour, aucune autre voie, aucun raccourci ».

A travers sa relation avec divers maîtres Sahaj Neel « ne fait pas l’amour » (« Nous ne le fîmes pas mais le devînmes »). Sur cette voie, toute expérience de conscience est prétexte à ouverture : « En nous laissant aller dans cette rivière intarissable, c’est l’humanité entière en nous à qui était restituée sa jeunesse lumineuse »… « Je jouais sans retenue et y prenais un très grand plaisir. Mais tout était vrai, c’est cela le grand jeu ! Se laisser être jouée ! »… et s’ouvrir à l’infini.

Sahaj Neel nous rappelle aussi quelques points essentiels pour ne pas se perdre sur cette voie de dénuement. Par exemple :

« L’exploration de ce que nous sommes au plus profond à travers le miroir amoureux n’inclut pas nécessairement la relation sexuelle… Dans le tantrisme, l’érotisme n’est jamais coupé du cœur, contrairement à ce que certains pensent… Le respect de soi, du partenaire sont les bases qui permettent de rester sur ce chemin tendre… ».

Autre avertissement, cette voie n’est pas à confondre, comme c’est souvent le cas, avec une gymnastique sexuelle ni une technicité si prisée dans le néotantrisme. Les techniques (éveil des chakras, rétentions du souffle, mantras…) ne sont au mieux que des facteurs contribuant à préparer le terrain. L’expérience non duelle est toute autre. « Même si je m’y suis préparée, c’est sans s’annoncer qu’Elle apparaît, énergie connaissante ». La voie de Dévi est exigeante : le plaisir ne sert pas à nourrir l’ego séparateur mais invite à dépasser toutes les peurs de vivre pleinement, il faut plonger totalement dans l’intervalle. « Il semblerait que le terrain où se jouent les lois qui orientent ces (nos) appartenances reste mystérieux, mystérieusement introuvable, insaisissable. C’est là que nous, tantrikas, frémissions ».

Dans cette voie de dénuement extrême, la féminité est omniprésente et n’est jamais dévoilée. En suivant cette voie Sahaj Neel a reconnu la femme secrète :

« Le féminin est consacré à la virginité du monde… La femme et la rivière sont… La  femme est faite pour connaître cette origine et la porter… Cette beauté que je porte est la nature même, elle ne peut appartenir à personne, elle n’est en rien personnelle, elle s’étire au plus loin, dans l’ensemble du manifesté. C’est reconnaître cela qui rend beau, qui fascine… ».

Sahaj Neel parle peu de la place de l’homme, mais celle-ci est déterminante et est ainsi résumée :

« J’aime être honorée par toi moi aussi, quand tu parles de mon corps, de ce que nous sommes vraiment, car si dans le corps de l’autre, de cette matière soumise au temps, faite de plis et de rondeurs, tu laisses parler ton cœur, nous revivons pleinement… En fait, toute femme est belle, leur forme plus ou moins ronde, les bourrelets ou leur absence, cela Shiva ne le considère… que comme la Shakti, toute femme EST la femme, magnifique dans sa particularité, c’est cela qui est beau, qui est vu par Shiva ! C’est le regard qui transmet ».

Le retour à cette paix confiante et surtout à ce qui nous échappe à nous-mêmes, est redécouverte simple et inconditionnelle de l’étonnement à être.

La traversée du voile s’accompagne de multiples prises de conscience, de multiples expériences : ouverture des perceptions (« La rencontre nouvelle avec l’air et l’espace, la respiration nous offrent comme première peau la beauté. »), saisissement par l’infinité de l’espace (« Mon amour pour cet espace, sa grandeur et sa totalité aimante m’aura toujours, me dévorera sans repos, me donnera vie au détriment du limité et certaines nuits je me laisserai être délicatement resculptée par sa lumière de lune. »), enseignements secrets de la dakini qui remodèle le corps en corps spacieux et lumineux (« Son corps, qu’il soit visionnaire ou de type humain, est fait de souffles vitaux, de canaux et d’essences. »)… jusqu’au basculement.

« La quête cessa de la façon la plus inattendue, à un moment aussi imprévu que simple… J’étais là dans « ma » présence, une présence qui englobait tout et ne pouvait résonner que de ce « je » - oui, un grand Je. Pourtant il n’y avait ni plus aucune expression, ni plus aucune mémoire concernant une personne qui vivait cela. Seule une grande puissance s’imposait,… comme Cela, le manifesté et son essence à la fois….La présence englobait tout… Là, apparut « celui » qui résidait, « ce qui n’attend rien », « ce qui ne tend vers rien », ce qui est au repos total, un vrai repos qui ne dort pas. Il se faisait que tout s’était retiré et continuait à se retirer…. Tout en étant là, il apparut que c’était cela,  l’amour. »