Chamanisme et christianisme : quel pont entre ces deux rives ?

A force d’aridifier la religion en lui ôtant toute réalité pratique « magique », par exemple en feignant d’ignorer la force du groupe (égrégore), en réfutant l’opérativité de certaines incantations (« quand vous serez deux à prier en mon nom, je serai parmi vous »), ou encore, en occultant le pouvoir de guérison (thaumaturgie), il semblerait que les philosophes modernes, aidés des anthropologues mais aussi, chose assez surprenante, d’une partie du clergé (notamment celui qui se campe derrière les positions de Thomas d’Aquin) aient proprement réussi à créer un véritable fossé entre deux rives.

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Deux rives qui sépareraient et opposeraient une pensée rationnelle moderne (« devenue fière de son incapacité au point d’ériger son infirmité comme modèle à suivre », ndlr) à une vision traditionnelle du monde ; d’essence magique, et selon laquelle, comme l’affirme ici Jacques Mabit :

« le monde des esprits existe, il a sa propre autonomie et fonctionnement… ».

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Jacques Mabit est un médecin généraliste issu des facultés classiques françaises. En 1986, il découvre en Amazonie, avec stupéfaction, l’efficacité de certains soins traditionnels que prodiguent les « medecine-men » locaux (entendre dans ce terme, « les chamans »). Il réalise alors que la sacrosainte notion d'objectivité, érigée comme un dogme dans les sciences en Occident, n’est qu’une impasse.

Il décide, en 1992, de créer au Pérou son propre centre* de recherche et de médecine chamanique, principalement pour soigner les toxicomanes de leurs addictions.

Jacques Mabit, devenu entre-temps à son tour « medecine-man », a toujours affirmé et cultivé sa foi chrétienne. Un cas assez rare d'union entre le chamanisme et le christianisme dont nous avons souhaité connaitre les ressorts.

Des pouvoirs de guérisons analogues, ou complémentaires ?

A travers cette échange mené par Florence Leray, souhaitez-vous comprendre comment, à travers la réhabilitation du « corps », son rôle, son importance, Jacques Mabit parvient à réaliser tant d’un point de vue conceptuel que pratique (magique ? médicinal ?) cette alliance entre « Mère nature » et « Père créateur » ?

* Takiwasi, « la maison qui chante ».

Extrait de la vidéo

Alors bonjour, vous êtes sur Salamandre TV, donc télévision ou web télé partenaire de Bagliss TV et nous allons parler aujourd'hui de christianisme et de chamanisme. Nous avons aujourd'hui un invité exceptionnel, Jacques Mabie, qui est médecin et qui a fondé en 1992 au Pérou, au bord de l'Amazone, le centre Takiwazi, qui signifie l'oiseau qui chante, et qui est un centre à l'origine qui permettait à des jeunes toxicomanes d'être traités par rapport à leur dépendance.

L'originalité du docteur Mabie est de traiter ses dépendances grâce à des plantes psychotropes et en particulier grâce à l'ayahuasca. Alors, nous examinerons ce lien qui peut paraître étonnant entre christianisme et chamanisme à première vue, mais tout d'abord, Monsieur Mabie, pourriez-vous nous expliquer la manière dont vous soignez les toxicomanes grâce à cette plante qui, je le rappelle, est une liane et contient de la DMT, c'est-à-dire, je donne son petit nom scientifique, de la dimethytryptamine, voilà si je l'ai bien prononcé, c'est une plante classée comme stupéfiant en France depuis 2005, mais qui est en revanche autorisée au Pérou.

Donc pouvez-vous nous raconter l'origine de ce centre et ce traitement que vous faites et qui manifestement apporte des succès considérables quant aux jeunes toxicomanes ? Bien, je vous remercie d'abord et je salue tous les auditeurs. Le centre Takiwazi est né en 92 d'une expérience personnelle. Je suis médecin, effectivement, donc je me suis trouvé au Pérou pendant plusieurs années à travailler avec Médecins Sans Frontières dans les Andes.

J'ai eu l'occasion d'être en contact avec des griffeurs locaux du monde Andam, près du lac Titicaca, et disposant de très peu de moyens dans le petit hôpital ou centre de santé que je dirigeais, j'ai fait appel à la coucheuse du coin, au rebouteux, aux gens qui avaient des ressources des médecines traditionnelles andines que les gens acceptaient parce que ça faisait partie de leur univers culturel, qui étaient disponibles et qui n'étaient pas chères, et surtout qui se sont révélées très efficaces.

Et ça c'était mon premier point d'interrogation, c'est de constater qu'il y avait des pratiques très anciennes, qui étaient opératoires et qui étaient extrêmement, avec des résultats qui étaient d'une compétence étonnante, et même dans certains cas pour des problématiques que nous ne pouvions pas résoudre. Et donc ça c'est la première chose qui m'a intrigué et je suis donc intéressé pour savoir si c'était culturel, est-ce que les gens y croyaient et donc ça fonctionnait parce que bon voilà ça faisait partie de leur univers ou est-ce qu'il y avait autre chose derrière ?

Et en fait effectivement on a découvert que ce n'était pas nécessaire de croire ou d'appartenir à ces groupes culturels et qu'il y avait vraiment un savoir, mais ce savoir procédé de source qui était pour un occidental, enfin pour un médecin comme moi, rationaliste et français, cartésien donc, inexplicable, en tous les cas il n'y avait pas tellement de petites cases dans ma tête pour comprendre d'où ça venait.

Les guérisseurs disaient que j'étais enseigné par les rêves, j'étais enseigné parce que j'étais foudroyé un jour par la foudre, j'étais trois jours dans le coma, quand je me suis réveillé je savais guérir, des choses dans ce style-là, et donc je me suis posé la question de quelle était la cohérence qu'il y avait entre ces faits cliniques que je pouvais observer comme médecin et qui démontrait la pertinence et l'efficacité de ces pratiques, et puis cette source qui était anormale, ou enfin extraordinaire, hors en tous les cas du cadre conceptuel qui était le mien.

Et ça m'a amené à essayer d'explorer ces médecines, et la première chose que j'ai eue avec ces guérisseurs, c'était vraiment est-ce que moi comme occidental médecin, est-ce que j'ai accès à ces médecines-là, par simplement les observer de l'extérieur, mais est-ce que je peux les apprendre, est-ce que je peux savoir de l'intérieur comment ça fonctionne. Et leur réponse était oui, oui c'est possible, mais ça suppose que vous fassiez un processus d'apprentissage, d'initiation, qui passe par un certain nombre d'opérations, et donc j'ai évidemment hésité, c'était quand même sortir du cadre conceptuel, de l'objectivité souveraine de la science occidentale, et je me suis décidé de faire le pas effectivement il y a maintenant 30 ans exactement, en 1986, en choisissant une région qui est un peu différente, je suis descendu dans l'Amazonie, ce qu'on appelle la Haute Amazonie, sur le Piémont, le versant amazonien des Andes, où il y a des pratiques de médecine traditionnelle qui sont très anciennes, et j'ai besoin de convergences, de rencontres entre les Andes et l'Amazonie, donc il y a beaucoup de circulation de connaissances, et de pratiques différentes.

Donc depuis 1986, je me suis mis à l'école, en quelque sorte de séguirisseur, en essayant de mettre de côté un peu mes préjugés, mes analyses, mes grilles de lecture, mes catégories, mes systèmes, etc., et simplement de me laisser un peu prendre par la main, en faisant confiance à ces gens, parce que ce sont des spécialistes qui maîtrisent ce savoir depuis des milliers d'années. C'était donc un pas, un saut à faire que j'ai franchi un peu par curiosité personnelle, aussi par déception par rapport à la pratique médicale qui m'avait enseigné, dont j'ouvrais beaucoup les déficiences, et finalement nous découvrir que ce savoir dont on m'avait parlé est effectivement accessible, et cette initiation, dont je pourrai parler un peu plus tard ensuite, si vous voulez, m'a conduit finalement à ouvrir un centre en 1912, qui s'appelle le Centre Takiwasi, qui est destiné à recevoir des patients toxicomanes, et également à faire de la recherche sur ces médecines traditionnelles.

C'est un centre à la fois de thérapie et de recherche. Le choix des toxicomanes était assez intéressant dans la mesure où cette région-là, à l'époque, était la première zone de production de feuilles de coca, et donc des dérives des feuilles de coca. C'était la première zone mondiale de production. Et en même temps, il y avait un certain nombre de jeunes indiens qui participaient à la production de la pâte de base de cocaïne, qui était le premier produit qui va ensuite servir à faire du chlorhydrate de cocaïne, et cette pâte de base qui ressemble un peu à du mastic se fait par l'utilisation de solvants extrêmement toxiques comme de l'acide sulfurique, du kérosène, des choses comme ça, et les indiens, les jeunes indiens étaient amenés à consommer, à goûter les potions pour voir si c'était au point, et donc ils s'intoxiquaient.

Il y a un certain nombre d'indiens qui sont devenus toxicomanes à la pâte de base de cocaïne, et leur premier réflexe était d'aller chez les guérisseurs. Et les guérisseurs pour les intoxiquer utilisaient la feuille de coca. Alors là, il y avait déjà une espèce de paradoxe extraordinaire, c'est-à-dire qu'on guérissait les toxicomanes à la pâte de base de cocaïne avec des feuilles de coca. Et c'est ça qui m'a intrigué, et cette pâte de base de coca a été nouvelle pour eux, et ils avaient démontré une plasticité, une flexibilité étonnante de pouvoir utiliser leurs ressources anciennes pour une pathologie qui était nouvelle pour eux.

Et ça fonctionnait, c'est-à-dire que les feuilles de coca guérissaient vraiment les personnes intoxiquées ? Oui, et maintenant aussi, moi-même, j'utilise la feuille de coca, oui. D'accord, donc vous n'utilisez pas seulement l'ayahuasca, mais d'autres plantes ? Non, alors ça c'est très important de spécifier.

D'abord, une petite correction, vous avez dit que la takiwasi, ça veut dire l'oiseau qui chante, donc ça veut dire la maison qui chante. Ah, pardon. C'est aussi assez joli de dire que c'est l'oiseau qui chante, mais si vous voulez, ce qu'on peut apprendre dès le départ, c'est que le problème n'est pas dans la substance, n'est pas dans la plante, elle est dans l'usage qui en est fait. La coca, c'est une médecine, c'est une plante médicinale extraordinaire, c'est une plante nutritive extraordinaire, si vous prenez un peu de coca, c'est comme manger un bistec, vous avez des minéraux,

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