De la généalogie du Grand Orient de France et de son 250ème anniversaire (1773-2023)

La fleur bleue que vous apercevez ci-dessous, le myosotis, symbolise le lien à travers le temps, la fidélité et la loyauté. C’est un symbole puissant qu’affectionnent aussi les francs-maçons, et qui permet de se remémorer les évènements du passé. Des évènements, justement, l’obédience maçonnique du Grand Orient de France en a traversé de nombreux : figurez-vous qu’il fête cette année son 250ème anniversaire. Un quart de millénaire !

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Pierre Mollier, historien, conservateur du Musée de la Franc-Maçonnerie (Paris IXème) et membre du Grand Orient de France, évoque ici, les premières décennies de l’arrivée de la Franc-Maçonnerie en France. Période de gestation des premières « Grandes Loges » dont 1773 sera le point d’orgue.

« L’année 1773 marque une transformation plus qu’une création » nous-dit Pierre Mollier. Un cheminement, une éclosion, une chrysalide.

De grandes figures de la vie politique française sont ainsi évoquées. Les Ducs de Warthon, d’Antin, de Clermont (cf. sa succession en 1771), de Montmorency Luxembourg, d’Orleans-Chartres.

Cette période charnière influence encore la société d’aujourd’hui, puisqu’on voit émerger dans la société française l’esprit des Lumières. Une philosophie pratique, et civile, dont la franc-maçonnerie se fera, la première, le réceptacle. Par exemple via l’élection libre et démocratique de ses représentants.

Rappelons qu’alors le concept même de « suffrage démocratique » était assez inconnu et que l’idée qu’un roturier puisse supplanter un aristocrate – ou, pire encore, un prince de sang - était littéralement inconcevable.

Pierre Mollier nous rappelle aussi qu’entre 1773 et 1789, « au fur et à mesures que ces questions vont se poser à lui », le Grand Orient va être confronté à la gestion des discriminations religieuses et en faire son cheval de bataille. Et celles-ci ne concernent plus seulement les protestants, mais aussi les juifs (1780) , puis les musulmans (1784), voire même des personnes dont le genre est non défini : le Chevalier d’Eon (et dont les médias, étrangement, n'évoquent jamais le parcours maçonnique, ndlr)…

A l'image de ces deux papillons jaunes butinant des myosotis bleus, souhaitez-vous vous replonger dans le Souvenir de cette période précurseur sur de nombreux aspects, humer ce nectar d'idéal et de fraternité qui a guidé et inspiré tous ces grands hommes il y a 250 ans  ?

Eléments de réponse dans cet exposé, passionnant, de Pierre Mollier.

Extrait de la vidéo

Donc en 2023, nous fêtons les 250 ans de la formation du Grand Orient de France sur sa forme actuelle, parce que comme vous allez le découvrir, c'est une longue histoire, et donc en 1773, il y a eu une forte actualité maçonnique, beaucoup de réunions, beaucoup d'échanges, et de ces échanges sont nés le Grand Orient de France sous sa forme actuelle. Mais comme vous allez le voir, ce n'est pas vraiment une création, c'est plus une transformation.

Alors pour comprendre ces événements de 1773, que nous célébrons, que nous commémorons, en tout cas, qui nous intéressent en 2023 pour mieux comprendre l'identité de l'obédience, eh bien il faut monter au début même de la maçonnerie française. Comme vous le savez, la première source un peu fiable sur l'apparition de la Franc-maçonnerie en France, c'est probablement la petite histoire que fait Jérôme Lalande pour l'encyclopédie.

A cette époque-là d'ailleurs, autour de 1770, il faut rappeler qu'il y avait des témoins, et donc Lalande a eu accès à une information que nous n'avons plus, donc on peut lui faire assez confiance. Et donc Jérôme Lalande explique que la Franc-maçonnerie apparaît en France au milieu des années Alors elle apparaît très probablement à Paris, on verra ce qu'il en est dans d'autres régions en France, et donc le premier document maçonnique français, alors c'était vrai jusqu'il y a quelque temps, maintenant il y en a un un peu plus ancien, mais disons que pour ce qui nous intéresse, le premier document maçonnique français va nous permettre de voir comment la Franc-maçonnerie était organisée à son origine, donc dans ces années C'est « Les devoirs enjoints aux Francs-maçons », c'est un manuscrit dont on connaît deux copies, une copie qui est à la Bibliothèque Nationale en France, et une copie qui est conservée dans les archives de l'Ordre maçonnique suédois, la Grande Loge de Suède.

Et donc ces « Devoirs enjoints aux Francs-maçons », ils sont intéressants à double titre, d'abord c'est une sorte d'adaptation, traduction, traduction libre des constitutions d'Anderson, donc ça montre qu'elles sont reçues en France dans ces années 1730, mais après il y a une certification, alors c'était très classique dans les manuscrits, on dit que c'est la copie qu'on a fait, c'est un tel qui a copié, etc., etc., et donc dans cette certification, on explique que cette copie est une copie elle-même, et que tout ça remonte à la grande maîtrise du Duc de Warton, et le Duc de Warton qui était donc d'après ce texte grand maître, on ne précise pas si c'était le premier, etc., mais on dit qu'il est grand maître, et donc le Duc de Warton on sait qu'il est apparu en 1728, et donc on en déduit qu'en 1728, il y a un maçon qui est le Duc de Warton, qui est un personnage éminent, on y reviendra, et qui est considéré comme grand maître, et donc on peut dire, la première trace d'une autorité maçonnique en France, c'est 1728, il y a un grand maître, c'est le Duc de Warton, alors il est grand maître de quoi ?

Il est grand maître d'une franc-maçonnerie française qui compte, je ne suis même pas sûr qu'il y ait une dizaine de loges, peut-être une ou deux, trois à Paris, et puis peut-être quelques-unes ailleurs, mais c'est un tout petit milieu, première chose, et surtout, c'est une maçonnerie française qui reste très britannique, et d'ailleurs, si le grand maître est britannique lui-même, c'est qu'il y a des raisons, et il faut dire que jusqu'aux années 1735, donc pendant dix ans, la plupart des maçons français sont des britanniques exilés en France, pour des tas de raisons, exilés ou installés pour des raisons commerciales d'ailleurs, et donc, l'un des plus anciens documents maçonniques français nous dit, en 1728, il y a un grand maître, c'est le Duc de Warton, donc voilà, première trace d'une autorité maçonnique en France, le Duc de Warton, c'est un personnage compliqué mais important, compliqué parce qu'il a été hanorien, stuartiste, enfin il a fait des allers-retours, il a une vie assez échevelée, il va mourir très jeune d'ailleurs, et il est à Paris en 1728, mais surtout, ce qui est intéressant pour nous, c'est que c'est le grand maître qui va être grand maître à Londres, donc il est grand maître en France en 1728, il a été grand maître à Londres en 1723, à l'époque de la publication des Constitutions d'Andersen, et c'est lui qu'on voit sur le fameux frontispiece, donc ça donne quand même une force à cette première grande maîtrise en France, et puis après, il y a d'autres grands maîtres, nous disent, c'est la certification de ces devoirs en jouant aux francs-maçons, et donc c'est la fameuse série des trois premiers grands maîtres, donc Warton, et puis ensuite Maclean, peut-être O'Higgerty, et Derwentwater, et donc ça, ça nous amène en 1738, et en 1738 est élu le premier grand maître français, et donc le Duc d'Antin, et le Duc d'Antin, il va être grand maître de façon pas très longue, puisqu'il meurt en 1743, et donc en 1743 est élu le grand maître qui est le grand grand maître, enfin le grand maître important du XVIIIe siècle en France, quelconque de Clermont, et qui lui va être grand maître de 1743 à sa mort en 1771.

Alors tout ça pour dire que quand on adopte une méthode historique, en cherchant des documents, on peut dire qu'il y a un document qui dit qu'en 1728 il y avait un grand maître, alors que dit ce document de 1735 ? Il dit d'abord ça, grand maître en 1728, et puis en 1735 il parle d'une grande loge, donc pour la première fois on voit le terme de grande loge appliqué à la France, et on donne, alors c'est d'ailleurs un peu décalqué des Constitutions d'Andersen, on donne les officiers de la grande loge, sans plus de précision, et il faudra attendre 1737 que pour, dans une patente, on voit pour la première fois l'expression « grande loge de France ».

Ça veut donc dire qu'après le grand maître, à partir de 1730, il y a donc une grande loge de France, que les historiens appellent la première grande loge de France, pour bien expliquer que c'est celle du XVIIIe siècle. Et donc cette première grande loge de France, elle a donc ses statuts à partir de 1735, mais elle va avoir beaucoup de mal, alors une grande loge on peut se dire c'est l'autorité qui régule, qui représente et qui régule la maçonnerie française, mais elle va avoir beaucoup de mal à établir son autorité sur les loges en France, pourquoi ?

Pour plusieurs raisons. D'abord, les loges avaient très bien vécu sans grande loge, et ce qu'il faut dire c'est que jusqu'à cette tarde, dans le XVIIIe siècle, probablement presque jusqu'à l'apparition du Grand Orient, et bien les loges se constituent les unes les autres, par exemple, la loge de Toulouse va constituer celle de Carcassonne, celle de Carcassonne va constituer celle de Narmone, ou alors on a par exemple le plus ancien document que nous conservons à la bibliothèque du Grand Orient de France, c'est une lettre des maçons de Bayonne, qui remercie ceux de Bordeaux pour la création de leur loge, c'est un document de 1743.

Donc vous voyez, dans un premier temps, pas besoin de grande loge, les loges se constituent les unes les autres. Alors bien sûr, quand les parisiens sont arrivés et ont dit, c'est nous la grande loge, vous nous devez respect et obéissance, et vous nous devez tant, ça n'a pas bien marché. Alors pourquoi ? Deuxième raison, parce que la grande loge, c'est une organisation de parisiens, c'est-à-dire que ce sont les maîtres de Paris qui constituent la grande loge, et les loges de province sont censées lui obéir, mais n'ont aucune influence sur son fonctionnement.

Alors il faut quand même dire que c'était un peu l'usage, c'est-à-dire qu'il faut se rappeler qu'au XVIIIe siècle, pour faire Toulouse-Paris, c'est 16 jours de diligence, et donc il y avait un usage, on voit ça dans les communautés de métiers, que les parisiens représentaient le métier, les maçons parisiens représentaient les métiers de maçons un peu partout en France, les cordonniers, même chose, et puis peut-être dans d'autres types de structures.

Donc on ne peut pas en vouloir trop à la grande loge, c'était un usage assez classique en raison des distances. Mais disons que plus on progresse dans le XVIIIe siècle, plus cet état de fait où la direction est concédée aux parisiens sans aucun contrôle, sans aucune intervention de leur mandant, ça a du mal à passer, ça a du mal à passer, et la grande loge d'ailleurs a peu d'autorité sur les loges, et puis surtout la première grande loge de France, ce n'est pas du tout une obédience au sens où on l'entend aujourd'hui.

La première grande loge de France, si tant est qu'on en tienne compte et qu'on la respecte un peu, on va lui demander une patente pour créer la loge, donc ça effectivement, on aime bien avoir un beau document avec des sceaux venant de Paris, la capitale, etc. Et après, il n'y aura quasiment plus de relation entre la loge qui a demandé cette patente

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