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-Nous vous avons souvent dit l'importance de Nâgârjuna. Ce moine boudhiste du IIème et IIIème siècle a eu une influence considérable, non seulement sur le boudhisme, mais sur la pensée philosophique et religieuse en général. Philosophe de l'Eveil et Eveilleur, Nâgârjuna, fondateur de l'école du Milieu, est reconnu et étudié dans tous les courants boudhistes, dans toutes les écoles tibétaines, Kagyupa, Sakyapa, Nyingmapa, Gelugpa, l'école tantrique, ou encore les écoles chinoises Tchan ou japonaises comme le Zen, le Tendaï et le Shingon.

-En français, vous avez pu déjà étudier trois textes fondamentaux de Nâgârjuna :
-Traité du Milieu, traduit par Georges Driessens, publié au Seuil en 1995
-La Lettre à un ami publié aux Editions Dharma en 1993
- La Précieuse Guirlande des avis au roi aux Editions Yiga Tcheu Dzinn en 1981.

Il manquait pour les francophones un livre qui explore l'oeuvre de Nâgârjuna. Jean-Marc Vivenza, philosophe, s'est attelé avec brio à la tâche. Son livre intéresse non seulement les boudhistes mais tous ceux qui sont concernés par la philosophie ou plus généralement par l'expérience humaine.
Jean-Marc Vivenza indique d'emblée au lecteur qu'au coeur de la Voie du Milieu se trouve la pratique de la vacuité :
"Dans un premier temps, plus on intègre la métaphysique nâgârjunienne, plus se crée une véritable et chaleureuse intimité entre celui qui s'y risque et la vacuité elle-même, puis, insensiblement, la théorie se fait transparente jusqu'à disparaître, jusqu'à s'effacer et enfin devenir comme n'étant pas. Mystère incompréhensible de l'invisible détachement du sûnyatâ (vide) ; doctrine du vive vide d'elle-même, absente de sa présence, existante dans son inexistence.
On peut l'affirmer sans crainte, Nâgârjuna se propose rien de moins que d'offrir la possibilité d'un nouveau rapport à l'être, non par une ontologie particulière, mais par l'auto-abolition de l'ontologie commune, non pas une ontologie négative, mais par la négation de toute ontologie possible. Pensée vide du vide, la doctrine de la vacuité est une pensée de l'au-delà de l'être et du non-être. Une pensée souveraine de la nescience, une science libératrice de la "non-pensée".
[...]
Rendre perceptible l'imperceptible vérité, comprendre que tout échappe à la compréhension, c'est là le sens réel de la Voie du Milieu ; Voie au contenu invisible car situé nulle part. Le signe de la vacuité, qui n'a pas de localisation particulière, agit comme une dialectique perpétuelle de la négation ; son mouvement ne connaît pas de terme car il n'a jamais commencé, il n'est jamais apparu, il fut toujours présent ; étant toujours présent, il est et demeure non visible ; invisible dans sa visibilité, il a son séjour dans le Parfait Silence.
Si la Voie du Milieu a pu être parfois qualifiée de Voie extrême, c'est qu'en réalité elle est une Voie de l'extrême vérité."

Parmi ceux qui ont tenté d'exprimer les Voies du Réel, Nâgârjuna est l'un des rares a l'avoir fait avec une grande pertinence et finalement une grande simplicité, même si celle-ci nous déroute car elle détruit les points de vue, tous les points de vue. Nâgârjuna énonce : "Les Eveillés ont mentionné : Le je existe, ils ont aussi enseigné : le je n'existe pas ; mais ils ont encore proclamé que n'existe aucun je ni non-je."

Concernant les voies tantriques, Jean-Marc Vivenza remarque de quelle manière elle s'accorde avec les fondements nâgârjuniens :
"Puisque dans l'Eveil tout est égal, samsâra et nirvâna, le tantrisme pose au départ cette égalité qu'il n'est plus dès lors que d'accomplir. C'est là le paradoxe du tantrisme qui, extérieurement, apparaît comme surchargé de pratiques rituelles complexes, matérielles, alors que dans toute son orientation profonde, et, visiblement, dans ses formes les plus hautes, il est pure quête de l'Eveil parfait, mais une quête où tout l'être humain est impliqué. Ceci explique que le Vajra (Diamant) symbolise, de par sa forme caractéristique duelle et complémentaire, la vacuité en tant que puissance pure, l'unité jamais perdue mais toujours voilée, représentée par le Diamant éternel, le Dordje (Seigneur des Pierres), qui était à l'origine l'arme du dieu Indra.
[...]
Le riche panthéon des divinités qui peuplent l'univers du tantrisme peut sans aucun doute surprendre, mais cet ensemble quelque peu n'a d'autre existence que celle de la vacuité d'où elle tire sa réalité même. (Advayavajrasamgraha). Il en est de même des évocations (mantra), des visualisations, de l'exercice des gestes (mudra), de la complexe géométrie des diagrammes (mandala), qui participent tous de l'énergie cosmique non différenciée du vide. En ce sens l'Eveil et le Vajra sont semblables à la vacuité, aucune réalité, même la plus triviale, n'est étrangère a ce qui ne possède pas de nature propre.
[...]
Poussant au plus loin dans sa logique le fait que rien n'est étranger à ce qui ne possède pas de nature propre, le tantrisme engage de ce fait un travail spirituel de l'Eveil, en englobant la totalité phénoménale constitutive du vivant, de l'être dans ce qu'il a de premier, d'organique ; sachant que le vide n'est pas différent des phénomènes et que les phénomènes ne sont pas différents du vide, rien pour cette école ne doit, et surtout ne peut, être écarté de l'entreprise libératrice."
Ce livre, d'une grande érudition et d'une grande richesse, sera d'un grand intérêt pour tous ceux qui s'engagent sur les chemins de la profondeur de l'Etre.