Esotérisme et romantisme
Le Romantisme est un courant artistique qui s'est développé grâce à quelques précurseurs: en Allemagne avec Goethe et Schiller, en Angleterre avec William Blake puis en France avec Rousseau, Chateaubriand et Stendhal. L'Europe entière suivra. S'il est possible de dégager un certain nombre de caractéristiques communes aux différents romantismes, plus difficile est la définition de leur genèse surtout si on s'attache à considérer l'importance d’un " héritage ésotérique " qui a favorisé leur éclosion.
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Pour Emile Poulat, interroger les liens entre romantisme et ésotérisme nous fait pénétrer un monde quasiment inexploré.
Ce vide est avant tout, pour lui, l'occasion de revenir sur l'insuffisance de nos indexations ou classifications littéraires. Il serait en effet un peu hardi de passer du moyen âge au classicisme et du classicisme au romantisme en gommant toute la complexité des racines de ce dernier. Car le 18ème siècle, "le siècle sans nom", est d'une importance cruciale !


C'est donc cet espace, cette terra incognita, entre classicisme et romantisme qu'il convient d'explorer. Une période riche et contrastée où le rationalisme des Encyclopédistes n'empêche pas la grande floraison de l’Illuminisme et où la raison lumineuse d'un Voltaire se trouvera en butte à la vision théosophique d'un Louis-Claude de Saint Martin…
Pour Emile Poulat, si l'on veut sortir de l'impasse, il est nécessaire de dépasser la problématique Fides et Ratio (Foi et Raison) car le véritable débat est plutôt entre raison thomiste et raison sécularisée, autrement dit entre deux conceptions de la raison. "En vérité ce qui nous manque c'est une histoire de la Raison, la Raison en tant que notion historique" précise-t-il….
Dans ce brillant exposé, Emile Poulat jette des pistes de réflexion et d'analyse, rendant à cette époque toute sa saveur et sa complexité. Car pour combler cette lacune et tisser les liens entre romantisme et ésotérisme, il est nécessaire d'explorer le siècle des Lumières dans toute son ambigüité, fuyant les raccourcis schématiques et établissant des ponts entre tous les domaines de l'art et du savoir, de la littérature à la peinture, de la préhistoire à l'exégèse de l'apocalypse…
Un exposé de 39 min enregistré à La Sorbonne, Paris, dans le cadre des colloques Politiqua Hermetica, organisé par Jean-Pierre Laurant.
Extrait de la vidéo
Alors que nous préparions ce colloque sur ésotérisme et romantisme, j'ai eu l'imprudence de faire observer qu'il faudrait peut-être recadrer ce sujet pour comprendre un petit peu les interventions qui étaient programmées et du coup cette introduction générale m'est retombée sur les épaules, je ne l'avais pas cherchée. Je ne l'avais d'autant moins cherchée que c'est un sujet à peu près vierge dans lequel nous nous lançons aujourd'hui et d'autre part, permettez-moi ce détail personnel, mais je rentre de Lyon des obsèques d'une de mes belles soeurs, hier à Lyon, dans les conditions climatiques que vous imaginez et les conditions de transport qui ont suivi, si bien que je n'ai eu ni le temps ni même l'esprit pour m'attarder autant que j'aurais voulu à la préparation de cette intervention.
Je me suis demandé qu'est-ce qu'on pouvait dire pour présenter ce thème ésotérisme et romantisme et je me suis dit que ce serait peut-être l'occasion d'une réflexion plus générale sur nos classifications et nos catégories littéraires, car après tout, qu'est-ce que le romantisme ? Demandez ça aux élèves des collèges et des lycées, ils vous diront que c'est une partie du programme de la littérature. Quand vous prenez les manuels d'histoire de littérature, la littérature française, vous vous apercevez que leurs classifications sont quelque chose de très simple.
Ça commence avec le Moyen-Âge, ça continue avec la Renaissance, ça passe ensuite au classicisme, vous voyez on est devant des appellations contrôlées, et puis brusquement vous trouvez 18e siècle. Pourquoi 18e ? Pourquoi pas 17e ? Pourquoi pas 16e ?
Vous trouvez 18e siècle, c'est-à-dire à la limite le siècle sans nom. Et si vous continuez, vous arrivez au romantisme, on retrouve un nom, et puis après romantisme ça se prolonge, période contemporaine. Je dirais même que si vous avez lu les ouvrages du baron Ernest Sayer, il doit y en avoir 40 ou 50 si ça n'est pas 60, je n'ai pas fait le total si vous voulez, précisément c'est un homme qui a consacré sa vie au romantisme, et l'un de ses ouvrages s'intitule « L'état du romantisme en France en 1930 ».
Et donc, je dirais que le romantisme a donc ce privilège de couvrir en somme un siècle et demi, et encore, en 1930, mais dans l'esprit du baron Sayer ça n'était pas la fin du romantisme, ça n'était pas son acte de décès. Ça continuait, et jusqu'à quand ? S'il était vivant, sans doute, écrirait-il un ouvrage « L'état du romantisme en France » en 2010. Alors, vous avez là un problème, classicisme-romantisme, et puis entre les deux, 18e, qui n'est ni classique, ni romantisme.
Alors, qu'est-ce que le classicisme ? Si vous prenez toujours ces manuels, ces traités, dans l'ensemble on vous dira « Ah, le classicisme c'est l'art de la raison », par opposition au romantisme qui est l'art du sentiment. Alors, quand je regarde les écrivains, enfin, les historiens qui ont travaillé sur cette période, je vois par exemple Daniel Mornet, qui fut mon professeur à la Sorbonne, qui a écrit un énorme ouvrage avec 1600 références bibliographiques sur les origines intellectuelles de la Révolution française.
Alors, évidemment, on y trouve beaucoup de raisons, on y trouve un peu de sentiments, mais finalement, rien qui laisse suggérer qu'il y ait eu ce que nous appelons, nous, l'ésotérisme. À part quelques pages très brèves sur la franc-maçonnerie. Et donc on est là, avec Daniel Mornet, devant des origines purement intellectuelles et encore amputées d'un certain nombre de choses. Quand je prends Paul Hazard, là c'est beaucoup plus tragique, je dirais, car Paul Hazard commence avec la crise de la conscience européenne, donc effectivement c'est la crise du classicisme.
Et si il y a la crise du classicisme, on comprend que puisse suivre une période d'ébullition que, faute de mieux, on appellera le romantisme. Mais Paul Hazard continue après avec un ouvrage sur la pensée européenne au XVIIIe siècle, un ouvrage qui est remarquablement informé, mais où finalement je ne trouve pas grand-chose, si vous voulez, concernant les questions qui nous intéressent. Alors je pourrais continuer, je dirais que nous sommes là devant un continent inexploré, c'est-à-dire tout l'espace qui existe entre le classicisme et, des trois parts, le romantisme.
Donc la première conclusion que je tire, c'est l'absence, dans nos études françaises, tout au moins, de tout ce monde que nous considérons comme l'ésotérisme. Et si je vais plus loin, je dirais, je m'aperçois que cet espace inoccupé, cette terra incognita, je n'ose pas dire en latin, ix sunt leones, comme disaient autrefois les vieilles cartes géographiques, là, ce sont les lions du désert, c'était tout ce qu'on savait de l'Afrique.
Et je dirais que ce qui me frappe, c'est de voir que cet espace inexploré n'est pas occupé simplement par l'ésotérisme, mais qu'il y a toute une série de courants de pensée que l'on soupçonne, que l'on voit émerger, et qui mériteraient attention. Alors, attention en eux-mêmes, et attention aussi, peut-être, dans leur rapport avec l'ésotérisme, si vous voulez. Rapports qui peuvent être des rapports d'emprunts ou de filiations, mais qui peuvent être simplement aussi des rapports de rencontres occasionnelles ou de connivences, ou le fait qu'on se trouve également les uns et les autres complètement ignorés par les courants dominants.
Alors, quand je regarde le classicisme, donc le classicisme, c'est le XVIIe siècle, je m'aperçois d'abord que c'est l'héritier des auteurs médiévaux chrétiens, et par conséquent, que ce XVIIe siècle est un siècle de la raison, je m'aperçois que c'est aussi le siècle qui succède, sous le nom de Ratio, à la période que l'on caractérisait comme les âges de foi Fides. Vous retrouvez là la problématique du pape Benoît XVI, Fides et Ratio, et là, pardonnez-moi si je vous apparaisse à crilège, mais je ne rentre pas dans cette problématique, et je dirais même qu'il faut en sortir.
La seule manière d'avancer sur cette question, c'est de sortir de cette problématique. Pourquoi ? Pour une première raison, c'est que Fides et Ratio est intraduisible en français, du moins en français moderne, car Fides, est-ce que c'est la foi au sens où nous en parlons ? En tout cas, Ratio, ce n'est pas la raison au sens où nous en parlons.
Et par conséquent, le véritable débat, il est entre raison scolastique, ou si vous préférez, raison thomiste, pour être même plus rigoureux dans la pensée de Benoît XVI, et d'autre part, raison séculière, raison sécularisée. C'est là le véritable débat, si vous voulez. C'est le combat entre deux conceptions de la raison. Et là, je dirais que ce qui nous manque, c'est une histoire de la raison.
Si vous voulez, quand je prends ma bibliothèque, je trouve dedans une histoire du bonheur au XVIIIe siècle. Je trouve une histoire de la nature au XVIIIe siècle. Et je dirais même que je trouve deux histoires de la nature au XVIIIe siècle. Car je trouve une première histoire de la nature, qui est la nature au sens naturaliste, qui va être celui des lumières, de Rousseau.
Et je trouve par ailleurs la nature des théologiens, qui va les conduire au grand débat entre nature et surnaturel, le débat dont on n'est jamais sorti, puisque ça a été la querelle entre les gens séministes et les jésuites,