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Le shivaïsme tient une place à part et privilégiée dans l'hindouïsme. N. Racamandra a choisi d'explorer le shivaïsme dans le Sud de l'Inde, soit là où il s'est le plus épanoui. Cet ouvrage érudit et rigoureux rend compte parfaitement de la richesse et de la profondeur d'une religion qui sait à la fois être une tradition populaire, une métaphysique hautement élaborée et une philosophie de l'Eveil.

L'auteur rappelle tout d'abord les débuts du shivaïsme :
"La religion a toujours joué un grand rôle dans les civilisations anciennes. C'est certainement le cas en Inde. L'examen approfondi des objets découverts dans les sites de la vallée de l'Indus a conduit Marshall, le pionnier de l'archéologie de cette région, à reconstruire une religion cosmopolite dont les principaux composants étaient un culte d'une Déesse Mère et le culte de Shiva. Or l'on voit dans l'histoire ultérieure se développer deux religions parallèles, le shaktisme et le shivaïsme. Le culte de la Déesse Mère s'est aussi fondu dans le shivaïsme, car elle est devenue la parèdre de Shiva. De même il y a dans la vallée de l'Indus des traces d'un culte de l'arbre et d'un culte des serpents que l'on retrouve absorbés dans le shivaïsme et le vishnuisme épiques et puraniques. Le serpent devient la couche de Vishnu. Shiva porte des serpents comme cordon sacré et ornements. Ces deux dieux ont chacun leur arbre consacrés, Shiva le bilva, Vishnu la tulasi. Chaque temple dans le Sud de l'Inde a son arbre sacré. Le Shivaïsme, si l'on en reconnaît ainsi une première forme dès la période de la civilisation de l'Indus, c'est-à-dire les IIIème et IIème millénaires avant notre ère, apparaît donc comme une des religions les plus anciennes qui soient, avec ceci de remarquable qu'il est toujours une religion vivante de nos jours, particulièrement dans le Sud de l'Inde."
Il suit ensuite l'évolution du shivaïsme depuis le déclin des dieux védiques et comment il va s'inscrire dans la tradition des Purana.
La plus importante partie de l'ouvrage détail les formes du culte de Shiva dans le Sud de l'Inde, les représentations, les éléments du rituel, les rites, les voeux, les cultes auxiliaires, notamment celui de Shakti, de Kartikeya et de Ganesha. Ces cultes auxiliaires, probablement indépendants à l'origine, furent progressivement intégrés au culte shivaïte et ne doivent pas être considérés comme subalternes. Ils sont très utiles à la compréhension du shivaïsme qui demeure un univers particulier où la liberté est fondamentale. Dans le Sud de l'Inde, le lien entre le pratiquant et Shiva est particulièrement tangible, maintenu par le rite, renforcé par les ascèses.
Dans sa préface, Pierre-Sylvain Filliozat précise :
"Les corps de Shiva, principalement le Linga, sont des objets de culte. Le culte consiste en rites d'hommages pratiqués par le fidèle chez lui ou par des prêtres délégués des fidèles dans les temples publics. Le culte dans sa totalité implique la présence de Shiva. Le shivaïsme propose deux modes de pensée de Shiva. Le premier est subjectif. Le fidèle crée en pensée le dieu objet de son culte, en puisant dans la mythologie ou la théologie la figure de son choix. Shiva est ainsi présent par la méditation dans l'esprit, "dans le lotus du coeur" du fidèle et le culte peut être entièrement mental. L'autre mode de présence est objectif. L'objet matériel du culte, Linga ou statue,est considérée comme étant Shiva lui-même et non pas une image, ni un reflet, ni un support d'un être mental. Pour fonder la foi dans la présence effective du dieu, le shivaïsme propose un rituel élaboré d'installation de l'objet du culte."
Ces deux approches seront dépassées par la pratique et l'ascèse en une forme objective-subjective ou subjective-objective puis enfin ni objective ni subjective et d'ailleurs non-forme.
C'est une chance pour le lecteur francophone d'avoir accès à ce remarquable travail. M.N. Ramacandra Bhatt est non seulement un lettré sanskrit, nous savons toute l'importance des sources sanskrites, mais un parfait étudiant du shivaïsme, de ses origines, de ses multiples facettes comme de son essence. Il est donc non seulement un scientifique soucieux de sa recherche, mais un traditionniste respectueux.

texte: Le Crocodile, http://lettreducrocodile.over-blog.net/