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Andrew Cohen s’inscrit dans le travail de Ken Wilber et de l’approche intégrale. Ce livre est intéressant en plusieurs aspects. Tout d’abord, il pousse la question du développement personnel à ses limites en l’orientant vers l’éveil,

c’est l’aspect créateur de ce livre où nous retrouvons les intentions wilberiennes. Mais ce livre illustre magistralement comment la « personne » conditionnée, le moi ou l’ego, met en place des mécanismes de défense sophistiqués et remarquablement efficaces afin d’éviter son auto-dissolution dans l’expérience de l’éveil. Quand il y a éveil, il n’y a plus personne. Il ne saurait donc être question d’évolution. L’éveil donne une connaissance parfaite du jeu, de sa simultanéité absolue et de sa fonction.
Andrew Cohen voit deux façons de s’éveiller à une dimension du soi absolue. La première est « traditionnelle » : elle se trouve « dans le fondement de l’Être éternel, informe, originel. Cette dimension la plus profonde de nous tous est ce que nous découvrons quand nous avons lâché la pensée, les émotions, le mental, le temps et le monde. Souvenez-vous, c’est là où nous étions depuis toujours, avant le commencement, avant la naissance de l’univers. La nature du soi, en tant qu’être éternel et sans forme, est ressentie comme une liberté radicale et inconditionnelle. Libre de la prison du temps et de la forme, libre du mental et de la personnalité, libre de tout ce qui est relatif, libre du monde entier (…)
Quand vous vous éveillez à votre identité absolue dans les profondeurs de l’Être pur, sa nature libératrice a toujours cette qualité distinctive d’immédiateté radicale. Puisqu’il n’y a pas de temps, vous n’avez rien à résoudre ni aucune solution à trouver avant de pouvoir accéder à cette gloire. Cette profonde dimension de vous-même n’a jamais été prisonnière de vos problèmes. Dès que vous faites l’expérience de ce fondement vide et infini, cette immédiateté libératrice est là. »
Jusqu’ici tout va bien. Dans cet état originel et ultime, chacun vaque dans la temporalité sans se prendre au jeu : le cireur de chaussures cire les chaussures, le médecin soigne, la prostituée soigne aussi, le sauveur sauve, etc sans la moindre identification, sans la moindre adhésion. Mais Andrew Cohen replonge dans la rumeur dualiste. Voici un « nouvel éveil » :
« Mais l’Eveil Evolutionnaire ne s’arrête pas là. Il vous demande de faire un autre saut et d’embrasser une bascule d’identité très différente – toute aussi profonde, mais plus pertinente pour nos conditions de vie d’aujourd’hui. »
Cette phrase montre le mécanisme de défense de la personne. Il y est question d’identité, seul l’ego a besoin d’une identité, de conditions de vie, tandis que l’éveil est une vie non conditionnée.
Andrew Cohen continue : « Dans le nouvel éveil, nous reconnaissons que l’impulsion évolutive ou l’urgence à devenir est aussi une dimension absolue, non relative de ce que nous sommes. » Il reconnait le grand jeu pour ce qu’il est mais replonge dedans sur le mode identificatoire tout en s’en défendant. Il est question de « votre soi », de processus, de l’expression de votre personnalité là où il n’y a rien et la plénitude de rien. Andrew Cohen recrée de la séparation. A peine a-t-il rejoint le point sublime de réduction des dualités qu’il se retourne glisse la tête dans la fenêtre dualiste et se rassure, en tant que « personne », en inventant un éveil évolutionnaire.
La lecture du livre est nécessaire. Le lecteur attentif aux subtilités du « renard rusé » que constitue la « personne », verra comment celle-ci se réapproprie une expérience incomplète de l’éveil et érige ses défenses, non pas frontalement mais par une redéfinition de celui-ci qui le stérilise. Andrew Cohen définit ses propres principes de l’éveil évolutionnaire : la clarté d’intention, le vouloir, faire face à tout et ne rien éviter, la reconnaissance du processus d’évolution, la conscience cosmique comme raison d’être et renoue avec du développement personnel, entretenant la confusion de plus en plus courante entre voie d’éveil et évolution personnelle.
Andrew Cohen est au bord du vide mais s’accroche à la forme duelle. Si vous le croisez, poussez-le pour l’obliger à déployer ses ailes. Comme beaucoup d’individus, et non de « personnes », engagés de manière irrémédiable sur la voie, il bute au moment de l’ultime saut et reconstitue une relation dualiste complexe. Il réinvente un sujet et un objet. La peur du simple l’emporte.

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