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Deux livres d’entretiens avec Charles Antoni. Editions L’Originel – Charles Antoni.
Charles Antoni fut l’un des premiers à attirer notre attention sur Stephen Jourdain, « l’éveillé du Col de Vizzavona. C’était en 1992 dans la revue L’Originel. Stephen Jourdain a quitté ce monde, reste sa fulgurance à travers ses écrits et surtout ces entretiens, spontanés, libres de beaucoup des considérations qui naissent de l’écriture.
Dire l’Eveil, c’est dire le Réel. Un impossible donc. Quand il y a Eveil, il n’y a plus personne, plus de langue par conséquent. On voit bien le paradoxe. Tout au long de cet entretien, Stephen Jourdain ne cesse d’être conscient de ce paradoxe, de le rappeler à son interlocuteur et d’en faire la lame qui transperce l’opacité pour laisser passer la lumière.

Le miracle d’être et La Parole décapante de Stephen Jourdain. C’est une pensée chirurgicale et verticale.
Pour dire l’Eveil, il faut un usage singulier de la langue, il faut une langue crépusculaire, propre aux poètes de l’éveil, il faut un sens précis de la « lalangue » de Lacan, ou il faut parler un « français extrême » selon Saint-Simon, un français qui ne permette aucun doute, qui balaie les rapports relatifs et laisse toute la place à ce qui est. Stephen Jourdain parle « extrêmement français », afin de réduire l’interprétation à néant. A travers la réduction de l’interprétation du mot à rien, c’est l’interprétation du monde de l’apparaître à néant qu’il vise.
Prenons la question de la peur, les peurs et la peur originelle dont toutes nos peurs sont ses expressions ou ses prolongements :
« Il ne s’agit pas tellement de se débarrasser de la peur, il faut se débarrasser de la croyance en la réalité du sujet qui est engagé dans la peur qui, elle-même, est créditée de réalité. On en revient à ce que nous évoquions ce matin : la réalité de nos états d’âme et de nous-mêmes en tant que nous sommes engagés dans nos états d’âme. Nous croyons à nous-même en tant que nous y sommes engagés, l’estampille « réalité objective », et l’intimité la plus profonde de nous-mêmes est vécue par nous comme s’il s’agissait d’une objectivité extérieure, ce qui est un paradoxe inouï.
Il faudrait arriver à se poser la question de fond en termes concrets et vivants. Est-ce que cette peur qui est mon état d’âme actuel et moi-même en tant que sujet de cette peur et souffrant de cette peur, est-ce que réellement ceci à une réalité propre ? Est-ce que ceci est de même nature que la bombe qui est en train de tomber du ciel en sifflant et qui va faire exploser l’immeuble ? Sommes-nous dans le monde objectif ou n’y sommes-nous pas ? A mon avis, nous n’y sommes pas. Ce sujet qui a peur est imaginaire, la peur est imaginaire. Et tout ce qui désigne l’objet de la peur est imaginaire aussi. Pour sortir de la peur, il ne s’agit pas de se battre contre la peur, il s’agit de prendre en compte cet ensemble : « moi/ma peur », tout ce que désigne l’objet de ma peur, tout ce que ma peur désigne, considérer cet ensemble, essayer d’en avoir une perception unitaire et réaliser qu’il s’agit non pas de quelque chose de réel mais de purement imaginaire. Mais ceci n’est pas vraiment aisé à accomplir. Si vous cessiez de croire à vous-mêmes en tant qu’ayant peur, la peur s’évanouirait et vous-même en tant qu’ayant peur s’évanouirait aussi. »
Discerner la fiction, en finir avec les croyances intellectuelles, cesser de se mentir à soi-même, repérer et dissoudre nos préjugés, reconnaître les faux désirs, les « désirs empaillés »… pour être véritablement vivant. Aucune complaisance :
« Chaque fois qu’il y a quelque chose en nous de négatif, il y a une espèce de complaisance à l’égard de cet élément, dès qu’il est là on va continuer à le moudre. Si on ne continuait pas à le moudre, il mourrait tout seul mais on continue en vertu d’on ne sait quelle fidélité. Une fois que l’on aura compris que tout cela n’avait aucune réalité propre à opposer à notre réalité véritable, eh bien, on ne songera plus à moudre un état d’âme qui nous apparaîtra comme fondamentalement illusoire ! Ce qui n’implique pas que l’on doit traiter avec mépris et sévérité cette illusion ; en tant qu’illusion elle est charmante. Ce qui veut dire qu’en fait un homme bien portant peut rompre avec son identité la plus fondamentale à tout instant. »
« L’homme bien portant » de Stephen Jourdain évoque « L’homme complet » du Tchan. Il y a d’ailleurs chez Jourdain une pragmatique de l’Eveil qui n’est pas sans rappeler celle du Tchan, même s’il convient aussi de dissoudre les comparaisons.
Le « dire de l’Eveil » de Stephen Jourdain est à la fois classique, on y retrouve les fondements des approches non-duelles, et profondément original, c’est-à-dire énoncées au plus près de sa propre origine, de sa propre réalité.
Stephen Jourdain veut « restituer à l’âme personnelle sa place dans l’être, sa place fondamentale », peu importent les moyens.
« Quand je parle de la personne humaine, précise-t-il, je ne parle ni du personnage, ni de la personnalité, ni des caractéristiques individuelles, je parle de l’essence personnelle, de l’essence spirituelle personnelle. Je parle d’une personne ultimement profonde, je ne parle pas de l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes habituellement. Mais il semblerait que de graves malentendus règnent à propos de cette essence, de la valeur à attribuer à l’existence personnelle considérée en son fondement. Je pense que ces malentendus sont très graves. Ils sont, dans une recherche spirituelle, des pierres d’achoppement majeures, des obstacles majeurs. En termes chrétiens cela voudrait dire que Dieu a engendré son fils, comme un homme lâche un pet en marchant dans la rue ; ce n’est pas vraiment satisfaisant comme vision de choses. Si Dieu a engendré son fils, on peut imaginer qu’il avait de bonnes raisons. Le fils de Dieu ne doit pas commettre cette erreur fatale de se renier en tant que fils de Dieu et donc de renier l’éblouissante nouvelle présente dans le sein le plus profond de l’existence personnelle. Quiconque porte atteinte à l’existence personnelle considérée en sa plus grande profondeur et délivrée de toutes identifications et réductions, porte atteinte à l’esprit lui-même (dans le langage chrétien, à Dieu lui-même). »
Dans le second volume, le propos de Stephen Jourdain est souvent très proche de la doctrine de la reconnaissance du shivaïsme non-duel du Cachemire avec une différence quant au rapport à la langue et à la logique. Il n’a pas à sa disposition le sanscrit et sa grammaire divine. Il entretient donc une ambiguïté nécessaire, une légère confusion qui ne permet pas au lecteur de s’installer dans le sens. Il se montre particulièrement pertinent quand il traite de l’intervalle entre moi et non-moi ou considère la vie comme un acte littéraire : « Mon corps est un symbole ! Je dois le lire, or je le traite comme un objet de perception. Il n’y a pas d’objet de perception ! Et au sens strict, il n’y a pas de sensation : toutes les sensations sont matières à lire, et non pas à sentir. Mais on me dit : « Tout de même, je sens ! » Oui, je sens ! Tout cela, tout cela, nous sommes dans l’esprit. Nous sommes dans les signes qui débouchent sur ce sens qu’est l’esprit. Et un homme bien portant, véritablement bien portant, se vit exactement comme il vit le héros du roman passionnant qu’il est en train de lire, auquel il s’identifie tout à fait légitimement. La vie est purement littéraire. Il y a des signes et du sens, rien d’autre ! Et puis, après ça, il y a le style. Le style fait partie de la littérature, et ça on peut le prendre en compte. Mais, c’est tout. »
Ces livres sont une opportunité de rencontrer le « Jourdain vertical » comme le désigne Charles Antoni, une manière de se rapprocher de soi-même.
Vous pouvez retrouver Charles Antoni parlant de Stephen Jourdain sur RIM : http://rim951.fr


Editions L’Originel – Charles Antoni, 25 rue Saulnier, 75009 Paris, France.
www.loriginel.com