Ce qu'Icare dit de nous 2/5
Bien souvent, notre environnement immédiat, la société dans laquelle on évolue, tronquent notre vision de la réalité ; vision que Luc Bigé nomme ici « spectacle du réel ». Une perception faussée donc, où les représentations, faux-semblants et faux-selfs, les paillettes foisonnent. Heureusement, dans cet océan aveuglant subsistent quelques phares, remparts de déconditionnements et tremplins d’élévation. Le langage symbolique, les archétypes, les mythes constituent, justement, des aides précieuses et universelles. Encore faut-il savoir les interpréter et s'efforcer d'aller au-delà de leur apparente vétusté. Car derrière ces « histoires à dormir debout » se trouvent de réelles pépites, des clés de compréhension d'une grande valeur qui ont l'immense privilège d'avoir résisté à l’épreuve du Temps.
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En d'autres termes : les effets de mode, de manches, de ce spectacle si présent, n'ont eu, invariablement, aucune espèce d'emprise sur elles.
D'où l’intérêt d'étudier, en profondeur, ces mythes... Ici, dans cette ascension, c'est Luc Bigé notre premier de cordée. Un guide habitué des hauts-sommets et de leur vertige, mais, rassurez-vous, nous resterons bien accrochés à la montagne : point de plumes ni de cire dans nos besaces !


L’utopie icarienne, c’est croire que chaque* être humain a la possibilité de se transformer en un nouveau soleil (le soleil symbolise notre identité véritable). Le mythe d'Icare nous indique, justement, pourquoi « ça ne marche pas ».
Une confiance aveugle dans la technologie, assortie d’une méconnaissance de ses limites « alors que le concepteur dédalien, lui, connait ces limites... ». Une excèssive pression du désir - « pression qui nous fait créer sans relâche tout et n'importe quoi et empêche toute prise de recul ». Une ivresse insensée des sommets « dont nous serions devenus addicts » : ces trois guet-apens ontologiques, ne sont-ils pas encore plus actuels, aujourd’hui, qu’à l’époque de la Grèce antique ?
Venez découvrir cette tentative de dépassement de soi, de ce nouveau surhomme, certes plus sympathique et juvénile que Faust, mais dont l'issue, fatale elle-aussi, doit nous inciter à la méditation et à l'introspection...
* Une caractéristique inhérente l’axe Gémeaux/Sagittaire (Maison III / Maison IX). Ces points seront abordés dans le volet 5/5..
Extrait de la vidéo
... Alors étape suivante avec Icar qui arrive enfin. Donc Icar est le fils de Dédale. Et Dédale et la mère d'Icar s'appellent Nocrates.
N-A-U-C-R-A-T-E-E C'est une esclave qui apparaît très incidemment dans l'histoire. On n'en entend plus parler ensuite. Donc c'est pas tellement le personnage de la mère qui est important ici. C'est son ventre, symbolisé par le labyrinthe.
Nocrates voulant dire puissance de la mère. En grec M-E-R Donc puissance de l'inconscient. Dans lequel, évidemment, elle risque d'enfermer son fils Icar. ...
Pendant que Dédale fabrique les ailes salvatrices, son fils Icar joue autour de lui. Donc on est ici dans un schéma d'exaltation et d'insouciance de la jeunesse Alors que le père fabrique les ailes technologiques. Il va faire une paire d'ailes pour lui-même et une paire d'ailes pour son fils. Et ils vont les tester.
Ils vont se retrouver en suspension dans l'air. Tout va bien madame la marquise. Donc Dédale va dire à son fils, tu ne voleras pas trop, tu ne voleras pas trop bas, etc. Ils vont sortir.
Un autre élément important par rapport au labyrinthe, c'est que c'est le labyrinthe de Cnossos qui est là où est construit le palais de Minos. Alors on a deux versions pour nous dire c'est quoi le labyrinthe. C'est soit le palais de Minos, et vous voyez que Minos à ce moment-là a construit un palais intellectuel dans lequel il va vivre de manière confiante en cachant sérieusement son minotaure intime.
Ou on nous dit aussi que c'est un labyrinthe souterrain au milieu duquel il y a une trouée qui monte vers l'air libre et qui permet de s'échapper vers l'air libre. Si vous regardez l'étymologie de Cnossos, ça a la même étymologie que gnose. Donc on est bien dans le labyrinthe de la connaissance. Qui veut dire gnose, voulons dire connaissance.
Donc comment s'échapper du labyrinthe des savoirs fustiles, gnostiques, ésotériques, spirituels pour contacter directement la claire lumière de la conscience ? C'est ça la question d'Icare. Vous voyez l'histoire. S'échapper du spectacle du réel, fustile de l'ordre de la gnose, c'est-à-dire de la connaissance spirituelle, pour s'élever suffisamment et toucher le soleil de la métamorphose, c'est-à-dire une nouvelle identité ontologique, parce que le soleil c'est l'identique.
Comment il va faire ? Il va recevoir les ailes que lui a fabriquées son père, ils vont se mettre tous les deux au centre du labyrinthe et sortir par cet échappé belle qui leur est proposée, cette lumière qui est au centre du labyrinthe et qui leur promet des avenirs de lumière, des avenirs meilleurs. Vous savez qu'Icare ne va pas suivre les conseils de son père, qui lui va s'en sortir, on verra tout à l'heure ce que ça veut dire, et il va dans un mouvement d'ascension passionné et fulgurant se diriger vers le soleil.
La cire qui est attachée à certaines de ses plumes va fondre et il va se noyer dans la Méditerranée. Alors c'est une scène intéressante parce qu'on a plusieurs éléments comme toujours importants. Un élément important c'est que Icare dans l'enthousiasme de sa jeunesse, c'est un adolescent, dans l'enthousiasme de sa jeunesse pense atteindre un nouveau soleil, autrement dit pense aller vers une nouvelle identité, aspire à un nouveau monde, donc dans le mythe d'Icare proprement dit, un jumeau sagittaire, vous avez cette aspiration permanente à une utopie sociale, à la création d'un nouveau monde, avec le présupposé que chaque être humain a la possibilité de se transformer, de devenir un nouveau soleil, une nouvelle lumière, de trouver la lumière au fond de lui-même pour élaborer ensemble ce nouveau monde.
Donc c'est ça l'utopie icarienne. Alors pourquoi ça ne marche pas nous dit le mythe ? Alors il y a une très jolie structure du langage qui nous l'explique. Icare a chuté parce qu'il avait des ailes attachées avec de fines pointes de cire.
Or le terme latin, s'il avait été sans cire, vous voyez bien que s'il avait été sans cire, il aurait réussi son vol. Le terme latin sincera veut dire sans cire, et a donné le français sincère. Vous avez évidemment la clé du mythe, la clé de l'envol réussi. L'envol eût été réussi si Icare avait été sincère, sans cire, sincère.
A nouveau la thématique de la vérité et du mensonge qu'on a déjà évoqué à propos du leurre qui a fabriqué des dalles, qui était la vache de bois, pour tromper le taureau de poséidon. Ça veut dire quoi être sincère ? Si Icare n'avait pas eu des ailes technologiques, il aurait réussi. D'une part il a accepté des ailes que l'humain n'avait pas fabriquées.
Donc il ne reconnaît pas les limites. Pourquoi des dalles s'en sortent ? Parce qu'il a fabriqué les ailes. Autrement dit, il connaît les limites de l'outil technologique.
Tous ces outils technologiques qu'on fabrique aujourd'hui et qu'on donne à nos enfants, ils vont les utiliser sans la maturité du fabricant, nous dit le mythe. Vous voyez ce qui se passe, on invente des choses extraordinaires, mais on n'a plus la prudence qu'on avait encore au XIXe et au début du XXe siècle. Après ça s'est gâché. Autrement dit, on n'a même plus de réflexion philosophique sur l'usage de la technologie.
On sait aujourd'hui, en gros, tout ce qu'on peut faire, on va le faire. Il y a bien quelques comités d'éthique, mais ils vont exploser sous la pression du désir, justement, de fabriquer des choses nouvelles, de dédales, ou d'avoir de nouvelles sensations avec millions.