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Voici un très beau livre, né du voyage intérieur et de l’alternative nomade d’un véritable pratiquant. Tchan, taoïsme, arts martiaux, voies de l’attention constituen tles fils du tissage de cette belle expérience qui vise à « devenir Bouddha dans cette vie-là dans ce corps-là ».

L’auteur se rattache donc à plusieurs lignées traditionnelles dont le Tchan par le maître Xu Yun, le taoïsme par les maîtres Shen Ji Cheng et Lu Ji Tang. Son témoignage est situé loin, très loin, des spiritualités orientales occidentalisées par le marché, il se situe dans la perspective traditionnelle d’une vie entièrement et intensément orientée vers l’esprit, et rend compte du caractère absolument libertaire et révolutionnaire de la quête.
« L’ouvrage que vous avez sous les yeux, prévient Yen Chan, a pour sujet l’étude des mystiques contemplatives chinoises, des points de vue théorique tout autant que pratique. Il s’adresse plus précisément à ceux et celles qui sont déjà engagés dans un processus de recherche intérieure à travers les religions bouddhistes ou taoïstes, mais espère atteindre l’esprit et le cœur de tout chercheur sincère qui viendrait à le lire. Vous y trouverez un ensemble de renseignements recueillis au cours des vingt-cinq dernières années sur ces philosophies, psychologies libératrices ou religions qui continuent quelque peu difficilement de se perpétuer à l’ombre des grands changements socio-économiques et géopolitiques qui travaillent la planète, et la Chine en particulier.
La sagesse étant pour nous anhistorique et la perspective métaphysique qu’elle sous-tend ou incarne, universelle, conscient pourtant du fait que les formes qu’elles investissent appartiennent à l’histoire de l’humanité et en cela même au « monde de la poussière rouge », nous essaierons à notre manière de réactualiser les découvertes des Anciens, ces patriarches d’une tradition éternellement vivante, vivante tant que quelques privilégiés peuvent encore en témoigner, c’est-à-dire « la toucher avec le corps ». On les nomme, en Inde traditionnelle, les k?yas?k?in, et en Chine, xian ren, « immortels » ou « hommes-montagne ».
L’auteur joue avec merveille des allers et des retours entre théorie et pratique entre langage crépusculaire et mémoire du corps, entre esprit et sueur pour amener le lecteur à cette ouverture d’esprit, à ce renversement, à cet abandon qui lui permet d’être effleurer par la nature de l’Esprit. Mais, le jeu n’exclut pas une méthodologie rigoureuse. Yen Chan a choisi de construire chaque chapitre selon une architecture bien précise : décodage des morphèmes illustrant le chapitre, synthèse des différentes interprétations, témoignages des textes et paroles de maîtres au sujet des notions abordées, commentaires issus de la pratique. L’auteur a souhaité éviter un travers courant, le « comparatisme » qui veut absolument rapprocher des notions propres à des traditions différentes au prétexte de l’universalisme spirituel. L’auteur, plutôt que de suivre un chemin, tantôt ouvre grand, tantôt entrouvre légèrement, une multitude de portes et veille à les laisser ouvertes. Au lecteur de lancer un regard, de passer la tête ou de s’engager plus avant.
Ces voies visent bien entendu l’expérience non-duelle, le saisissement du Réel. Au fil des pages, Yen Chan laissera, ici et là, des intervalles dans la continuité du discours.
« J’observe tranquillement, sans rien anticiper, je suis ouvert à ce qui est ici, maintenant. Je me regarde lire ces mots. Je lis lentement. Je vois la manière dont je suis assis. Je sens mon corps, la montée et le mouvement des pensées, des sensations, le trajet de mon souffle qui entre et sort. Je suis le spectacle et le spectateur, regardant activement, activement regardé.
Je vois qu’il peut y avoir un abandon plus calme, un début de contact avec un calme intérieur immuable. Tel un papier blanc qui conserve sa nature, je reste réceptif mais intact, tranquillement en prise avec ce qui se déroule, pleinement attentif à l’instant. Y a t-il une aide dans le simple fait d’arrêter ? Dans l’ouverture à un espace-temps neuf ? Est-il possible d’être sans faire ?
En écoutant le silence présent dans le calme, je prends conscience d’un nouveau réseau de relations, d’une unité qui élève la structure corps-esprit jusqu’à un autre seuil. J’ai l’intuition qu’il y a une autre Réalité que l’on peut servir. Et de nouveau, un stop.
Mon attention fragile survivra-t-elle à l’expérience consistant à tourner cette page ? »