L’Au-delà chez Pythagore, les néo-pythagoriciens et les pseudo-pythagoriciens
Réfléchir à l’existence de « l’Au-delà », au « devenir de l’âme après la mort » constitue deux des piliers de la philosophie antique. Les premiers philosophes grecs, les présocratiques, ont en effet été les premiers à réfléchir sur ce que « la Nature refuse au regard de l’Homme »…. Un vaste champ d’études, autant vertigineux que mystérieux, que l’on peut qualifier de métaphysique expérimentale et où la définition-même de l’âme, son existence, sa libération du corps après la mort, « son voyage jusqu’au limite de l’univers, puis de sa réincarnation dans une autre forme de vie » demeurent une source d’interrogations profondes.
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Ces penseurs de l’Antiquité, nous-rappelle Lucia Saudelli, se confrontaient à leur époque avec la vision mythique et poétique de l’Hadès. Ce lieu de l’invisible, « sombre et désolé, où l’âme survit, telle un fantôme » écrivait, alors, Homère.


Du Pythagorisme à l’Orphisme
Justement, le Pythagorisme est un mouvement philosophique, scientifique et religieux qui représenta, en son temps, une déviance face à la tradition homérique, alors prédominante.
En fusionnant avec l’Orphisme (nous sommes au VIème siècle avant notre ère), le Pythagorisme a prôné, le premier, l’idée selon laquelle l’âme survit à la mort de l’homme, séjourne dans l’Au-delà, pour ensuite revenir dans ce monde.
Ce principe de l’immortalité de l’âme et de sa transmigration est l’une des rares composantes que l’on peut attribuer avec certitude à Pythagore : Hérodote, implicitement, puis Porphyre, explicitement, affirmèrent que Pythagore fut le premier philosophe à introduire en Grèce, l’idée selon laquelle « l’âme transmigre d’un vivant à l’autre, en quittant le corps d’un homme pour s’introduire ensuite dans un autre vivant qui nait »….
A une époque comme la nôtre, marquée par un désintérêt pour l'étude de la philosophie, de la philologie, de l’étude des textes anciens au profit de sciences plus « horizontales » comme la sociologie ou l’anthropologie, souhaitez-vous découvrir la teneur, la profondeur, et l’évolution de la pensée pythagoricienne ? Puis sa confrontation avec le platonisme ?
Si de nos jours, la réincarnation, les Etats de mort Imminente (EMI) sont souvent abordées de manière sensationnaliste et foncièrement commerciale (pour ne pas dire infantile) par certains médias : pour quelles raisons ces derniers font-ils systématiquement l’impasse sur l’histoire des idées ? Pourquoi omettent-ils d’expliciter la notion même d’ « âme », un mot que l’on retrouve dans toutes les traditions « Psyché » en grec, « Anima » en latin, « Nèphèsh » en hébreu, « Nafs » en arabe…. ?
Suivons ici Lucia Saudelli, nous présenter de manière claire, pédagogique et vivante la réception de la vision de l’Au-delà des pythagoriciens.
Intervention filmée lors de la journée d'étude « L’au-delà dans l’Antiquité tardive, courants philosophiques, religieux et païens », Sorbonne, Paris, 14 mai 2019.
Remerciements à Andreea-Maria Lemnaru (Centre Léon Robin-LEM), Jean-Baptiste Gourinat (Centre Léon Robin-CNRS) et Michael Chase (Centre Jean Pépin-CNRS).
Extrait de la vidéo
Bon, mais bonjour maintenant pour l'après-midi. Il me revient une tâche aussi plaisante que difficile, puisque je suis un petit peu en marge de la spécialité qui est celle des intervenants de cet après-midi, mais que j'aurai plaisir à les présenter tous. A commencer avec Lucia Saudelli, qui est professeure agrégée de philosophie, qui est une collègue de Centre Léon Robin, et qui est surtout spécialiste des préssocratiques, des préssocratiques latins, de Philon d'Alexandrie, du platonisme classique et tardif.
Bref, de plusieurs cordes à son arc, qui sont à la fois du côté de l'histoire de la philosophie et de la philosophie tout court. Je lui donne avec grand plaisir la parole pour nous parler de l'inexistence de l'au-delà pythagorisme, néo-pythagorisme et pseudo-pythagorisme. Je notais là les titres de ses livres précédents, sur Oracle caldaïque, sur Héraclite d'Alexandrie, sur présocratique latin, mais ce sont des livres que vous connaissez tous.
Nous l'écouterons maintenant sur quelque chose de nouveau. Merci beaucoup, Anca, pour cette présentation. Merci aux organisateurs de cette journée. Je souhaiterais déplacer un petit peu le curseur, c'est-à-dire passer de l'époque du néo-platonisme à celle du médio-platonisme, cet après-midi, et aussi de passer de la littérature grecque à la littérature latine.
Je vous propose de me pencher, de réfléchir sur le thème de l'inexistence de l'au-delà. La question du devenir de l'âme après la mort est sans doute l'une des plus cruciales de l'histoire de la philosophie antique. Cette question a conduit le premier philosophe grec à réfléchir sur la libération de l'âme, des liens du corps, sur le voyage qu'elle entreprend jusqu'aux limites de l'univers et sur sa réincarnation dans une autre forme de vie.
Mais la question de la destinée de l'âme a aussi surtout obligé les penseurs anciens à s'interroger sur la question de l'au-delà, et donc de se confronter avec les descriptions poétiques et mythiques de l'Hadès, qui signifie littéralement le lieu invisible, c'est-à-dire le monde sombre et désolé où l'âme survit des yeux mers tel un fantôme. Le pythagorisme, en particulier, est le mouvement philosophique, scientifique, surtout religieux, qui, en déviant de la tradition homérique prédominante et en fusionnant avec l'orphisme du VIe siècle, a prôné l'idée selon laquelle l'âme qui survit à la mort de l'homme séjourne dans l'au-delà pour ensuite revenir dans ce monde.
Selon les sources dont nous disposons, en effet, l'une des rares idées que l'on peut attribuer à Pythagore lui-même est celle de l'immortalité de l'âme, idée qui s'accompagne de la croyance en la transmigration. Mérodote, de manière implicite, puis Porphyre, très explicitement, affirment que Pythagore fut le premier à introduire en Grèce l'idée selon laquelle l'âme transmigre d'un vivant à l'autre en quittant le corps d'un homme pour s'introduire en celui d'un autre vivant qui naît, et circule alors à travers des espèces différentes, selon des périodes déterminées, jusqu'à parcourir un cycle complet et réintégrer sa patrie divine.
Il importe de remarquer que la transmigration de l'âme n'est pas une simple doctrine attribuée à Pythagore. Le philosophe en aura fait lui-même l'expérience, et en sera donc une sorte de preuve vivante. Dans son contenu biodoxygraphique, Diogène Lerz nous informe que, selon ses sources, Pythagore aurait vécu plusieurs vies et accumulé des connaissances extraordinaires. Il faut en effet des personnes différentes, des moments différents, puisque ce nom entra dans le corps des Thalidès, puis dans ceux de forme moderno-thyme, de Pyrrhos, avant de devenir Pythagore.
Diogène nous permet aussi de comprendre que la doctrine pythagoricienne de l'immortalité comportait, outre la croyance en la transmigration dont je viens de parler, une certaine représentation de l'au-delà, ce qui nous intéresse aujourd'hui. D'après Diogène, en effet Pythagore conservait la mémoire de toutes ses pérégrinations antérieures et se souvenait parfaitement des souffrances que son âme avait subies dans la déesse, ainsi que des châtiments infligés aux autres âmes dans ce lieu infernal.
Selon la doctrine pythagoricienne donc, l'âme qui se libère du corps après la mort de l'être humain passe par un lieu surnaturel, l'autre monde ou l'outre monde, avant d'entrer dans le corps d'un autre vivant. Cette doctrine, qui dérive de la religion orphique, a été transposée par Platon, c'est-à-dire adoptée et adaptée à son système philosophique. Elle est ensuite devenue une partie intégrante du platonisme et s'est imposée avec le platonisme postérieur jusqu'à la fin de l'Antiquité, puis notamment à la Renaissance.
Plusieurs problèmes se posent cependant, étant donné le caractère légendaire de la personne de Pythagore, de l'évanescence de son enseignement originel, ainsi que de la multiplicité et de l'anonymat des informations sur les pythagoriciens qui nous sont parvenus, et qui plus est de l'existence d'une littérature néo-pythagoricienne et pseudo-pythagoricienne que les philosophes platoniciens se sont ensuite appropriés et influencés le platonisme tardif.
J'ai constaté en particulier que la doctrine de la transmigration des âmes, l'un des piliers de l'enseignement de Pythagore, est acceptée et conservée par l'école entre plusieurs guillemets, pythagoricienne, postérieure, enseignée par les pythagoriciens postérieurs, alors que la conception de l'au-delà semble évoluer dans l'histoire du pythagorisme. En entraînant peut-être des répercussions dans le platonisme postérieur.
Le problème que je soulève, en l'occurrence, est le suivant. Pourquoi et comment les philosophes pythagoriciens ou les auteurs pythagorisants du début de notre ère passent-ils du présupposé traditionnel de l'existence de l'au-delà à l'affirmation paradoxale de l'inexistence de l'au-delà ? Je souhaite apporter des éléments de réponse à cette question dans la présente étude. Je commencerai par le pythagorisme de Platon.
Je vais essayer de résumer cette partie, sinon je n'aurai pas le temps de terminer. Nous retrouvons le motif de la transmigration avec des représentations de l'au-delà chez Platon, notamment dans La République, que nous connaissons tous. Au livre X, Platon nous raconte le mythe d'Ere, un soldat ponphilien qui revient à la vie deux jours après la mort et qui raconte d'avoir vu les âmes dans l'au-delà.
Platon nous parle des âmes qui ont tué de ceux qui ont tué un grand nombre de personnes, qui vont subir des souffrances dix fois plus grandes. Celles, en revanche, qui ont eu une vie pilleuse auront un autre sort. Platon insiste qu'il s'agit d'un choix personnel. L'âme est la seule responsable du choix de la vie qu'elle aura par la suite,