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Ce nouveau livre de Gabriel Ringlet vient compléter une œuvre toute entière destinée à rendre l’Evangile vivant, à l’arracher à la théologie et à l’histoire pour lui restituer sa fonction opérative, transformatrice, restauratrice. Nous nous souviendrons de son Evangile d’un libre penseur ou encore de son Eloge de la fragilité.

Gabriel Ringlet confronte l’Evangile à la vie quotidienne, à l’usure du temps, à la répétition, à la violence, au bonheur simple, au mensonge, à l’amour, à la poésie… afin de nourrir son feu, afin qu’il se livre en chacun.
Evoquant ici Barbara, invoquant là le dieu Atoum, plongeant la philosophie dans la douleur des hommes, appelant les médias dans l’aura de la Bible, respirant à travers poésie et littérature, Gabriel Ringlet surprend le lecteur, le conduit doucement à changer de regard, à reconnaître ce qu’il y a en lui de paix et de lumière, malgré tout. Renverser l’Evangile, c’est aussi opérer en soi un renversement afin d’avoir les pieds solidement ancrés au ciel :
« Ainsi, ce jour-là, je viens de rejoindre l’abbaye Saint-Wandrille, en Normandie, pas très loin d’Yvetot et du pont de Brotonne. J’ai toujours plaisir à pénétrer dans cette magnifique église-grange, si dépouillée mais tellement chaleureuse dans son vêtement de bois. Dehors, il fait plein soleil. Dedans, de la bonne ombre, si fraîche, et surtout un apaisant silence. Je suis assis au second rang, à l’entrée du chœur. Après quelques minutes, venant du fond, tout un remue-ménage, des éclats de voix. J’entends : « On va dire une dizaine. » Je peste contre ces pieusards égarés et si peu respectueux de la sobriété du lieu. Une voie commence, modérée, presque douce : « Je vous salue, Marie, pleine de Grâce… » Une autre voix, plus forte, plus cassante, la recouvre par saccades : Jésus !…, vos entrailles !… béni ! » Mais la première continue sur le même ton, comme si de rien n’était : « Sainte Marie, Mère de Dieu… », alors que la seconde enchaîne de plus belle : « Mère de Dieu !… Et Jésus !… Et Jésus !… Et béni !… Maintenant !… Amen !… Amen !… Maintenant !… Ça suffit !… On part !… Amen !… On part !… Ça suffit ! »
Je suis bouleversé.
J’ai cru à l’intrusion de dévots indélicats qui osaient venir perturber ma prière… et me voilà pris par une prière folle, folle d’Evangile, folle de vérité, toute une vie, deux voix mêlées, l’une en dessous, l’autre au-dessus, enlacées, une longue branche d’ombre sur laquelle éclatent des bourgeons de lumière.
Marie pleine de grâce a dû beaucoup aimer cette prière-là, cette histoire-là de deux femmes entre toutes les femmes. Je n’ai pas vu leurs visages. Je sais seulement qu’un vendredi d’été, vers 16 heures, j’ai entendu le vent dans la maison, une vraie prière monastique, un rayon de lumière dans le noir d’une église, l’ombre d’un psaume dans le brûlant de l’actualité. »