Henry Corbin et Gilbert Durand
L’imagination est-elle selon vous un objet d’étude d’ordre intelectuel , mental… ou spirituel ? Cette interrogation fut probablement en 1962 le ciment qui scellera l’amitié, la filiation indéfectible, entre Gilbert Durand "anthropologue de l’imaginaire", créateur du Centre de Recherche sur l’Imaginaire à l’université de Grenoble, et Henry Corbin "phénoménologue de l’imagination créatrice".
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Henry Corbin a étudié et traduit de nombreux textes sur la mystique iranienne chiite (Ibn’ Arabî, Sohrawardi…). Cette mystique visait à rétablir la possibilité pour l’homme, seul et sans dogme, à accéder librement à une transcendance d’ordre cosmologique sans passer nécessairement par un «cléricalisme sociologique ».
En effet, les écoles sont souvent (mais pas toujours) dogmatiques et visent à monopoliser ou à récuser la possibilité individuelle d’une transcendance appelée « gnose », ou encore « connaissance salvatrice et beatifiante »...


Souhaitez-vous comprendre ce qui relie la pensée de Corbin et Durand, deux hommes d’exception, à la lumière de ce que Henry Corbin nomma « la catastrophe métaphysique du XIIème siècle », corroborée par Averroès (XIIIème siècle), le Cartésianisme (XVIIIème siècle ), le siècle des Lumières puis notre monde moderne …. ?
Réponse de Manuel Quinon dans cet exposé de 57 minutes filmé lors des VIIème journées Henry Corbin à L’Ecole Normale Supérieure (ENS, rue d’Ulm, Paris Vème) .
Extrait de la vidéo
Je vais donc vous parler d'Henri Corbin et de son contemporain Gilbert Durand, ce qui va me permettre de présenter et de soumettre à la discussion une partie de mon travail de thèse en cours qui porte sur l'oeuvre de Gilbert Durand et sur la production et la réception de cette oeuvre dans différents milieux. Je ne vais pas ici même vous présenter Henri Corbin, mais quelques mots sur Gilbert Durand qui me paraissent par contre nécessaires.
Gilbert Durand est un philosophe de formation et un sociologue de par son statut professionnel connu pour ses travaux sur l'imaginaire. Il est né en 1921 et est donc de presque 20 ans plus jeune que Henri Corbin. Il est originaire de Savoie, de Chambéry et il a réalisé toute sa carrière dans la région, partagée entre l'Université de Grenoble et les annexes chambériennes de cette université. Gilbert Durand a suivi des études de philosophie à l'Université de Grenoble puis à la Sorbonne, études qui ont été interrompues par la Seconde Guerre mondiale et par une activité importante de Gilbert Durand dans la résistance en Savoie.
Au cours de la seconde moitié des années 1950, Gilbert Durand obtient le statut d'assistant en philosophie à l'Université de Grenoble et il poursuit simultanément à la Sorbonne une thèse sur les structures anthropologiques de l'imaginaire qu'il a commencée sous la direction de Gaston Bachelard. Il soutient cette thèse en 1960, la thèse sera publiée dans la foulée aux presses universitaires de France et est toujours publiée aujourd'hui, on en est à 50 ans plus tard, la 11ème édition.
Quelques années après sa soutenance, Gilbert Durand devient professeur d'université, titulaire d'une chaire de sociologie et d'anthropologie culturelle, créée à son intention à l'Université de Grenoble en 1962. En 1966, Gilbert Durand crée un centre de recherche pour l'imaginaire basé à Chambéry et rattaché à l'Université de Grenoble. Ce centre de recherche interdisciplinaire va par la suite susciter la création de plusieurs dizaines de centres similaires en France mais aussi à l'étranger.
En 2002, on pouvait recenser par exemple 52 centres de recherche sur l'imaginaire, se rattachant explicitement dans leur programme de recherche au centre fondateur fondé par Durand et aux travaux pionnés de Gilbert Durand sur l'imaginaire. Gilbert Durand est un universitaire qui a par ailleurs beaucoup produit, une quinzaine d'ouvrages traduits en 11 langues, plus de 150 articles. Durand a été aussi largement commenté puisque des colloques, des thèses et des monographies lui ont été consacrés.
Il est parfois présenté dans des ouvrages de vulgarisation en sciences humaines comme un classique des sciences sociales. Point important à relever, Gilbert Durand a par ailleurs fait école dans la mesure où il est parvenu à structurer, dès la seconde moitié des années 60, un réseau de chercheurs relevant de différentes disciplines universitaires mais publiant dans des revues communes et participant à des séminaires et des colloques communs.
Gilbert Durand a fait école surtout dans la mesure où, au sein de ce réseau académique, la théorie et la méthode qu'il a mise en œuvre dans sa thèse de 1960 ont été très largement reprises, notamment en littérature comparée où on trouve tout un courant qui se réfère à son œuvre qui s'appelle la mythocritique. En ce qui concerne le réseau mis en place par Gilbert Durand au cours des années 60, 70 et 80, il me faut indiquer qu'il est toujours présent sur le plan national et international comme en témoigne l'existence d'un bulletin qui fédère les différents centres de recherche sur l'imaginaire.
On pourra enfin remarquer que certains des membres de ce réseau, qui sont souvent d'anciens thésards de Gilbert Durand, ont acquis une relative notoriété académique. Je pourrais citer les sociologues Michel Maffesoli et Alain Pessin, aujourd'hui décédés, les philosophes Jean-Jacques Villeneuve-Burget et Françoise Bonnardel, ici présentes, ou encore Daniel Chauvin en littérature comparée, qui a codirigé récemment un dictionnaire de mythocritique.
Un demi-siècle après la publication de sa thèse sur les structures anthropologiques de l'imaginaire, l'œuvre de Durand fait toujours figure de référence. A titre d'exemple, j'ai vu passer il y a quelques jours un appel à communication pour un prochain colloque international sur l'imaginaire dans l'œuvre de Julien Green. Eh bien la seule référence théorique dans cet appel à communication était un extrait de la thèse de Gilbert Durand, qui est citée dès les premières phrases du résumé de l'appel à communication.
Pour revenir maintenant au propos de cette exposée sur Durand et Corbin, Gilbert Durand et Henri Corbin vont se rencontrer au début des années 60 et vont immédiatement développer une très grande proximité intellectuelle, doublée d'une profonde amitié. Divers éléments témoignent de cette forte complicité, qui relève donc à la fois du plan intellectuel et universitaire, et de la relation humaine entre deux individus, une relation d'amitié.
Un premier élément que l'on pourrait citer est le suivant. Durand et Corbin se sont rencontrés au cours de l'été 1963. Quelques mois plus tard à peine, Henri Corbin propose à Gilbert Durand de venir faire une double conférence pour la prochaine session du Cercle Eranos, en Suisse. Cercle Eranos auxquels ont participé entre autres Jung, Eliade, Scholem.
Il faut noter que les conférenciers invités aux sessions annuelles étaient introduits par cooptation et faisaient l'objet d'un choix très sélectif. En invitant Gilbert Durand au Cercle Eranos juste trois mois après leur première prise de contact, qui se résumait en fait à une rencontre à Paris et quelques lettres échangées, Henri Corbin a donc témoigné immédiatement d'un fort crédit et d'une forte confiance intellectuelle pour Gilbert Durand.
De son côté, Gilbert Durand propose dès sa première lettre à Henri Corbin, datée de juillet 1963, de participer à la création du Centre de recherche sur l'imaginaire, qui ne sera en fait créé que trois ans plus tard, et propose immédiatement à Henri Corbin la présidence de ce centre. En quelques mois d'intervalle, Henri Corbin va devenir l'un des auteurs les plus cités dans les publications de Gilbert Durand, alors qu'il en était avant totalement absent.
Henri Corbin de son côté, à défaut de citer beaucoup Durand dans ses publications, va en tout cas le mentionner comme l'un de ses principaux interlocuteurs et collaborateurs. Durand et Corbin vont par ailleurs entretenir pendant 15 ans une correspondance fournie, dans laquelle ils vont échanger sur le plan universitaire, mais aussi sur le plan personnel, et surtout sur un plan intermédiaire, que l'on pourrait qualifier de para-académique, et sur lequel je vais revenir par la suite.
Autre indice de la proximité entre Henri Corbin et Gilbert Durand, une des grandes réalisations personnelles d'Henri Corbin a été l'Université Saint-Jean de Jérusalem, dont la première session s'est tenue en juillet 1974. Cette association, dans laquelle intervenaient pour l'essentiel des universitaires, mais qui était totalement indépendante de l'université publique, était, je cite la plaquette de présentation, un centre international de recherche spirituelle comparé.
Et bien c'est à Gilbert Durand qu'Henri Corbin va confier la vice-présidence de ce centre de recherche, le président étant Henri Corbin lui-même. En juin 1979, lors de la première session de l'Université Saint-Jean de Jérusalem sans Henri Corbin, qui était décédé quelques mois plus tôt, c'est encore Gilbert Durand qui ouvrira le colloque par une allocution poignante devant les congressistes pour évoquer la mémoire d'Henri Corbin.
Dernier indice parmi d'autres, après la mort d'Henri Corbin, Gilbert Durand va publier de nombreux articles élogieux sur Corbin, et dans certains de ces articles, mais aussi dans d'autres textes publiés, Durand va désigner Corbin comme, je cite, son éminent ou fidèle ami, mais surtout, je cite encore, comme son maître. L'occurrence du terme maître à propos de Corbin apparaît plus d'une dizaine de fois dans les écrits de Durand.
En 2001, Gilbert Durand désignera même Corbin comme, je cite, le plus grand de tous ses maîtres. Alors on pourrait voir maintenant une forme d'énigme dans l'intense collaboration intellectuelle et l'amitié qui vont lier Gilbert Durand et Henri Corbin pendant les 15 dernières années de la vie de Corbin. A l'appui de cette énigme, Henri Corbin a toujours fait preuve d'une grande suspicion vis-à-vis des sciences humaines et de ce qu'il appelle le sociologisme ou le psychologisme.
Psychologisme que Corbin dit avoir, je cite, toujours combattu. Alors que Gilbert Durand, qui n'est lui pas du tout iranisant, enseigne de son côté la sociologie et les sciences humaines que Corbin ne manque pas de dévaloriser à l'occasion. Corbin critique par ailleurs de façon véhémente la notion d'imaginaire, à laquelle il préfère d'autres termes. Notion d'imaginaire qu'il trouve impropre, alors que c'est précisément cette notion qu'utilise Gilbert Durand dans ses premiers travaux.
Corbin et Durand vont enfin être très éloignés sur le plan géographique.