1 1 1 1 1 1 1 1 1 1

Au moment où foisonnent les livres taoïstes emprunts de technicité « occulte » ou sexuelle, saluons la parution d’un petit livre qui nous rappelle que l’essence du taoïsme est avant tout une sagesse libertaire.

Un petit livre pour rappeler que l’Eveil est liberté de l’Être et qu’on ne saurait aller vers une société idéale sans reconnaître les principes d’harmonie naturelle auxquelles la société moderne qui tend à se répandre partout dans le monde, y compris dans la Chine actuelle, tourne le dos.
A un moment où les utopies ne sont plus de mise et où règne la loi de la nécessité, du paraître et de la pensée rationnelle, Erik Sablé nous rappelle les bases du taoïsme originel. Faisant cela, il ose reposer le défi alternatif de la sagesse libertaire et de la sainte paresse (le non agir).
« Nous sommes sur un chemin de mort ». « L’homme n’est plus un élément de la totalité, mais un prédateur redoutable qui met en danger son environnement et l’espèce elle-même ». « Notre société exalte le désir par tous les moyens, suscite l’envie à tel point que désirer et consommer sont devenus synonymes de vivre. En revanche, être content de son sort, sans ambition, est devenu dans la société actuelle, une faiblesse inadmissible, incompréhensible ».
« Ainsi à cause de son idéologie qui n’est qu’une exaltation de ses aspects les plus sombres et les plus superficiels de la nature humaine, l’Occident s’éloigne de l’harmonie naturelle, tourne le dos à la vraie Sagesse, et s’enfonce toujours plus loin dans cette nuit particulière de la modernité ».
« Finalement, le monde moderne ne souffre pas d’un désordre économique ou moral – ce ne sont que des conséquences - mais d’un manque de paresse ».
Au départ, un constat sans appel, à qui veut bien le reconnaître : « La peur habite les humains de cette société libérale avancée comme ils imaginent qu’elle habitait l’homme primitif. C’est pour cela et à cause de cette peur, que l’homme contemporain veut maîtriser la nature, l’autre, sa propre vie, veut agir, contraindre, canaliser sans voir que c’est justement cette volonté qui engendre les catastrophes, car c’est en se débattant que l’on se noie et en s’abandonnant que l’on flotte ».
A l’opposé la société taoïste traditionnelle chinoise fonctionnait sur d’autres principes : « Le roi ou le sage doivent être à l’image du Tao. Leur pouvoir doit demeurer secret. Il ne s’exerce pas, ne se voit pas. Car l’ordre véritable ne surgit jamais d’une volonté humaine. Le souverain taoïste n’a aucune emprise sur le peuple. Il n’est pas non plus possédé par lui, c’est-à-dire qu’il ne pense ni à l’estime ni au mépris des hommes. Il n’a pas peur de perdre sa fonction et il ne se considère pas plus important qu’un autre homme ».
En fait ce livre ne nous apprend rien de nouveau sur la société chinoise traditionnelle, il nous montre seulement et cela suffit, à quel point la société moderne est construite à l’opposé de notre civilisation. Du coup le propos devient incisif, corrosif, dérangeant, inacceptable à notre raison, à notre volonté de pouvoir.
Le taoïsme originel, à ne pas confondre, selon nous, avec les déviations, dégradations et récupérations institutionnelles passées, présentes ou futures, renverse totalement la perspective, les mécanismes qui régissent la vie en société : « Ce ne sont pas les voleurs, qu’il faut poursuivre, arrêter, punir mais l’arrogance des riches qui doit être réformée…. En d’autres termes, une société où personne n’est ostensiblement supérieur est une société sans voleur ». La critique initiée par le taoïsme originel ne s’arrête pas à ce simple constat, elle ne concerne pas uniquement la manière dont fonctionne la société moderne au regard des principes basés sur l’harmonie naturelle des choses, elle porte aussi et c’est aussi important, sur la manière de réformer la société : « Dans le taoïsme la dégradation commence toujours lorsqu’on veut le bien puisque la vertu vient avec la perte de la Voie, c’est-à-dire du Tao. Elle entend se substituer à lui, à sa présence. De ce fait, l’homme de bien est toujours un tyran ou à l’origine d’une tyrannie ». « La religion est d’ailleurs considérée par Lao Tseu comme l’ultime décadence conséquente à l’oubli du Tao. Après la perte de la Voie vient la vertu. Après la perte de la vertu vient l’amour. Après la perte de l’amour vient la justice. Après la perte de la justice viennent les rites… Le rite est la source du désordre… ». « Lutter contre le mal le renforce, augmente le conflit et conduit à une impasse. Au contraire dans la vision du monde taoïste l’être et le non-être s’engendrent mutuellement. Il y a constamment glissement de l’un à l’autre car tous deux sont nécessaires à l’existence de l’univers. Cette vision permet d’être libre des deux pôles de la dualité en se situant au milieu ». Constat sans appel ! Rien n’échappe à la vigilance de celui en qui vit consciemment le Tao, il reconnaît pour telles, toutes les béquilles que l’humain a consolidées avec le temps pour avoir un pouvoir sur autrui et essayer d’oublier sa propre finitude qui lui est insupportable car il ne veut pas accepter les lois de la nature. En effet cela l’obligerait à reconnaître que l’humilité et la liberté sont les principes même de l’être, la seule loi à suivre, cela est inacceptable pour l’ego qui ne vit que par le pouvoir engendré par un désir de perdurer et d’imposer sa volonté …
La société traditionnelle taoïste était d’une très grande richesse culturelle. Ses apports à la civilisation sont nombreux y compris dans le domaine scientifique mais la technique n’était pas le centre d’intérêt privilégié des anciens Chinois. Les sciences étaient un domaine très marginal dans une société qui préférait de beaucoup développer les arts, la contemplation de la nature, une vie calme, paisible. La peinture, la littérature occupaient une grande place dans l’éducation des jeunes… « Dans la Chine ancienne, les enfants des villages apprenaient à lire et à écrire auprès d’un maître laïc qui enseignait dans une pièce de la maison. Il leur apprenait les rudiments du savoir en se servant des écrits de Confucius et des poèmes de l’époque Tang. L’élève devait mémoriser les textes et les discuter avec le maître. L’enfant développait ainsi à la fois sa mémoire, son intelligence et les vertus morales ».
Au-delà de la critique, que propose l’idéal taoïste ? La simplicité, le non agir, la Parfaite Tranquillité. « La seule véritable élite est constituée par le Sage, qui s’impose sans jamais s’imposer par sa simple présence ». « Le véritable saint, tel que l’entend le taoïsme n’est le produit d’aucun « perfectionnement », d’aucune volonté de perfection. La vertu émane naturellement de lui comme le soleil et la lune sont lumineux par eux-mêmes ». « Finalement le taoïste est très proche de « l’anarque » dont parle Ernst Jünger. Pour l’anarque, tout pouvoir en tant que tel est mauvais en soi. Mais attaquer le pouvoir comme le font les anarchistes, c’est se lier à lui, dépendre de lui. Alors que l’anarque est un solitaire. Il se contente d’un regard détaché. Il est un contemplateur qui assiste lucide, aux jeux du pouvoir sans s’en mêler ».
Certes, « Une telle société égalitaire peut sembler utopique, mais ce sont plutôt les sociétés hiérarchisées qui le sont. En effet seule une parfaite égalité des conditions de vie peut contrer l’envie et la volonté de puissance qui se trouve en germe chez la plupart des humains ».
Le propos n’est pas tant, contrairement à ce que peut sembler croire une lecture rapide du livre d’idéaliser la société traditionnelle taoïste chinoise. Le taoïsme populaire a en effet, aussi donné lieu à des aberrations, comme c’est toujours le cas dès qu’on substitue un système au savoir être naturel engendré par la simplicité première et l’osmose avec les forces de la nature. « La société taoïste est l’état normal d’une collectivité humaine » car elle repose sur la reconnaissance de l’état naturel de l’être humain en harmonie avec lui-même, les autres, et son environnement.
Le défi est donc immense, faire la pari de l’harmonie, cela suppose une autre vision de l’homme, un autre comportement, une autre éducation, d’autres priorités que celles qu’on nous inculque à chaque instant ! Faire ce pari n’est peut-être pas réaliste mais, soyons nous aussi réalistes, combien de temps encore, serons-nous capables d’être autistes, de ne pas voir ce que nous sommes en train de détruire ?....
Heureusement, si le nombre de sages taoïstes sera toujours limité, « l’histoire est faite de changements, de ruptures, de révolutions du regard. Elle dessine des figures inattendues… C’est dans les marges de l’histoire que se dessinent les futurs bouleversements sociaux. Ce sont sans doute elles qui sont porteuses d’avenir ».
Ce petit livre d’Erik Sablé nous invite donc à réfléchir et à changer de perspective, mais en sommes-nous encore capables ?