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Erika Abrams poursuit la mise à disposition des lecteurs français de l’œuvre iconoclaste de Ladislav Klima. Travail admirable de traduction, de présentation et d’annotation des textes du philosophe solipsiste.

Ladislav Klima, par son toucher si particulier du réel, évoque les philosophes de l’éveil aussi bien que les artistes enragés des avant-gardes culturelles. Inclassable, heureusement inclassable, sa pensée, son cri, déchirent les voiles illusoires du moi. « Ma thèse, dit-il, dès lors est simple et claire : le monde entier n’est absolument rien autre chose que la pensée telle, au fond, qu’elle se produit chez moi ; le monde est un océan de vaguelettes et d’atomes de pensée dont le mouvement se propage de près en près et à tout jamais. »
La publication de sa correspondance ne permet pas de mieux cerner l’histoire et la personnalité de Ladislav Klima. Il reste insaisissable. Mais cette correspondance porte de nombreuses indications philosophiques qui éclairent les divers traités connus. Plus encore, elle montre comment Klima présente sa pensée à ses interlocuteurs, des amis la plupart du temps, très différents les uns des autres.
Là, apparaît, Ladislav Klima, l’éveilleur, celui qui sort son interlocuteur de sa torpeur, mais aussi le rêveur, au sens presque chamanique du terme.
« je suis excessivement sceptique quant à la possibilité de porter réellement le regard au-dedans d’autrui (…) Je suis d’avis qu’un homme à dominante rationnelle ne peut comprendre effectivement que pour une petite part ce somnambule qui est à la fois prière incarnée et lac de larmes, abîme d’idées en provenance des enfers et de la nuit, comprendre, dis-je, ce jouet de la nature qui, là où la pensée de tout autre se heurte à un mur, fait encore quelques bonds au-delà, - ce miracle ; - le comprendre, le poète type ne le pourra pas davantage pour la bonne raison qu’il n’a pas de cervelle -. Moi, je ne « comprends », au sens propre, quelques-uns des propos de Br. Qu’en des instants d’exception, à la faveur notamment de la demi-rêverie qui précède immédiatement le sommeil ou fait suite au réveil ; une bonne entente des idées ardentes, oniriques, extatiques, requiert de notre part aussi un état d’extase, de rêve et de passion. »
La lecture de cette correspondance doit se vivre comme une errance labyrinthique pleine d’imprévus, d’éclairs et de sombres recoins.
« Cette praxis (Klima parle de « Je suis la volonté absolue », ou « Je suis absolu » ndlr) a eu chez moi deux conséquences : Elle a transfiguré et rehaussé très sensiblement ma conscience globale en diminuant de moitié le nombre de mes affects bas et en me communiquant une indifférence et une élévation permanentes, non encore exemptes d’impuretés, mais toujours sensibles et unies à mon être au point d’en être indestructibles ; cet état demeure perceptible alors même que je m’abstiens pour un temps de la pratique délibérée de ma praxis. Il s’intensifie, deuxièmement, tant que dure la pratique délibérée, de façon frappante, atteignant quelquefois des degrés tout à fait beaux… Il n’y a point d’état, - à l’exception d’une très grande ivresse -, où, avec un déploiement d’énergie parfois très rude, je ne puisse élever mon humeur, du moins tant soit peu, jusqu’au divin. »