1 1 1 1 1 1 1 1 1 1

Yelena Masur-Matusevich nous offre un travail passionnant et érudit sur un héritage méconnu, les textes spirituels et mystiques du Moyen Âge tardif. Cet « âge d’or de la mystique française » mérite véritablement une redécouverte tant il révèle des auteurs et des textes de grande valeur qui posent les questions fondamentales de toute quête spirituelle et y apportent des réponses multiples du plus grand intérêt.

Jean Gerson (1363-1429) et Jacques Lefèvre d’Etaples (1450 ?-1537) sont les deux grandes figures de ce siècle doré. Si ce siècle est réputé un âge sombre c’est en raison des dégradations certaines des conditions de vie matérielle car, dans le domaine de la culture et de la spiritualité, c’est à un foisonnement d’idées, d’échanges, de recherches, d’expérimentations que nous assistons, bouillonnement qui crée une spécificité française, comme le signale l’auteur :
« Puisqu’elle fait partie de l’histoire de la civilisation, la spiritualité transmet l’image qu’avait telle ou telle civilisation d’elle-même, du monde, de la condition humaine et de ses relations avec Dieu. Rien, ni les faits historiques, ni les données économiques et sociales, ne permet de saisir cette image autant que la spiritualité.
Au moment où une civilisation particulière prend conscience de son destin national, elle est apte à développer une nouvelle manière d’exprimer sa spiritualité, la réponse particulière à son histoire propre. Pour la France ce moment vient à la fin du XIVème siècle où, peut-être d’une manière plus timide et moins explicite que dans d’autres domaines, la prise de conscience nationale trouve son expression dans la spiritualité et plus précisément dans le retour à la mystique affective. Il s’agit probablement d’une période unique dans l’histoire française où la spiritualité héritée du Moyen-Âge commence à acquérir des traits spécifiques qui, à la différence des processus qui eurent lieu dans les pays voisins, devinrent nationaux comme malgré eux, tout en cherchant le contraire, c’est-à-dire la fidélité à la tradition et à l’universalisme médiéval. »
Après avoir dressé le tableau du contexte historique, l’auteur étudie l’a perspective historico-théologique, selon une approche diachronique puis, s’intéresse, selon cette fois une approche synchronique, à l’œuvre de Jean Gerson. Elle cherche d’abord à cerner les influences constitutives de la démarche de Jean Gerson, mystique du Nord et influence du Sud, pour présenter une œuvre profondément originale dont l’influence perdurera bien après la disparition de son créateur, notamment dans le cercle de Meaux et l’œuvre de Lefèvre. C’est bien d’une tradition spécifique que veut nous entretenir l’auteur, tradition qu’elle cherche à identifier entre deux autres grands courants :
« L’humanisme mystique français se trouve au confluent de deux influences majeures du Moyen Âge tardif : celle qui, schématiquement, conduit d’Eckhart à la devotio moderna, en passant par Tauler, Suso, Ruysbroeck, les « Amis de Dieu » et la Theologia deutsch, et celle qui relie Pétrarque à Erasme en passant par Ficin et Pic de la Mirandole. Jean-Pierre Massaut a déjà suggéré l’existence du courant français de l’humanisme dévot qui traverse tout le XVème siècle en reliant Gerson à Lefèvre d’Etaples, en passant par Nicolas de Clamanges, Geiler et Gaguin et combine l’amour de Cicéron et de Sénèque avec la propagande des ouvrages mystiques des Victorins, de saint Augustin, et du Pseudo-Denys. Bien entendu davantage de recherches sont nécessaires pour retrouver et confirmer les filiations et les influences qui lient l’humanisme mystique de Gerson à celui de Lefèvre d’Etaples et Guillaume Briçonnet. Comme l’a dit Massaut : « Autant de questions, autant de tâches, au terme desquelles on trouverait peut-être ce qu’on appelle, au sens fort, tout simplement une tradition.» »
L’ouvrage n’est pas seulement une enquête historique, il permet de pénétrer en profondeur dans l’univers gersonien, croyances et praxis.